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Interview


Le monde de demain selon Yoann Bazin


Enseignant-Chercheur

Mars 2018, à Paris (au téléphone)

Le monde de demain selon eux

« Il faut que l’on recommence à se rencontrer, que l’on se voit, que l’on se touche, qu’on se parle, bref que l’on se ré-humanise, pour sortir du traitement bureaucratique et managérial de nos existences.

Avec trois masters en Management, Sociologie et Stratégie ainsi qu’un doctorat en sciences de gestion en poche, Yoann Bazin est aujourd’hui enseignant-chercheur. Loin de l’idée que l’on peut s’en faire, il passe le plus clair de son temps sur le terrain à observer voire à devenir acteur de ses observations. Il a par exemple passé son nouvel an 2018 en mission avec une des équipes qui a ouvert le premier camp de réfugiés Rohingyas au Bengladesh.
Soon Soon Soon s’est entretenu avec lui, à la veille de son intervention au TEDxIstec.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Yoann Bazin, je suis enseignant-chercheur en sciences de gestion. J’enseigne le management et l’éthique des affaires à l’EM Normandie sur le campus d’Oxford. Je fais de la recherche sur des terrains assez particuliers comme la coordination dans les situations d’urgence dans des camps de réfugiés ou encore la coordination et le management auprès des sans-abris. Enfin, dans le cadre de ma recherche, je co-dirige aussi la revue universitaire « Society and Business Review » avec Yvon Pesqueux.

Sur quoi votre talk au TEDxIstec va t-il porter ?

Je voudrais parler des SDF et de la manière dont on pourrait prendre conscience de ce qui nous entoure. Mais c'est encore un peu vague, quand on commence un sujet de recherche, on explore tous azimuts.
J’ai suivi pendant une journée des personnes travaillant pour le recueil social de la RATP. La RATP fait un job admirable avec les SDF et co-organise, finance la prise en charge des repas, de l’hébergement d’urgence, du foyer, des services de réinsertion, … Ces employés de la RATP sont volontaires pour être détachées dans cette branche pour une certaine durée. Ils font vraiment ce qu’on appelle en sociologie le « dirty work » (sale boulot) que personne ne veut vraiment faire, et en l’occurrence il est sale au sens littéral car au contact de gens qui sont dans une grande précarité. Ils font ça avec simplicité, c’est leur travail. Ils ne se présentent pas comme des gens qui sauvent le monde sur leur temps libre.
Une des histoires que je voudrais partager pendant la conférence est que le lendemain, je me suis rendu à un pique nique et spontanément, sans y réfléchir, par pur mimétisme, j’ai acheté une barquette en plus que j’ai donné à une SDF dans le métro à Nation. Je me suis rendu compte après que j’avais fait ça de manière spontanée, sans y réfléchir, par pure capillarité éthique. Je n’ai eu aucun sentiment de faire quelque chose de bien, ca a été machinal, un réflexe. Cette idée que je veux partager, que côtoyer des gens bien, ca déteint sur vous dans le bon sens du terme.
Tout cela s’applique aussi aux réfugiés. Nous sommes de plus en plus dans une gestion bureaucratique et managériale de ces situations catastrophiques. On nous parle de statistiques, de nombre, de motifs récurrents, de budget global, … mais on nous parle pas ou peu des gens. Nous perdons la notion de l’humain parce que nous perdons notre capacité à prendre un peu de notre temps pour croiser les gens, les rencontrer. On met de la distance, il faut que l’on recommence à se rencontrer, que l’on se voit, que l’on se touche, qu’on se parle, bref que l’on se ré-humanise, pour sortir du traitement bureaucratique et managérial de nos existences.

Comment se déroule un projet de recherche comme celui-ci ?

Dans ma profession, nous avons la chance d’être très libres dans le choix de nos sujets. Avant de me pencher sur les situations des réfugiés et des sans-abris, je venais de finir un projet de recherche sur les défilés de mode. J’ai suivi pendant 2 ans la préparation et la régie générale des défilés de la Fashion Week à Paris. À l'époque de ma thèse j’avais passé 9 mois dans un hôpital psychiatrique, moi-même en blouse blanche et j’avais envie de retourner sur le terrain. Il y avait la crise des réfugiés et le sujet des SDF me trottait dans la tête.
La première étape c’est de commencer à lire : qu’est-ce qui a déjà été écrit sur le sujet et est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau à ajouter ? Avec Anne Janand, une collègue à l’université de Paris Sud, nous avons constaté que le sujet des sans abris avait été beaucoup traité sous l’angle de la sociologie, de l’économie et des sciences politiques et nous nous sommes dit qu’il y avait quelque chose à dire en terme de management, de gestion, de ressources humaines.
L’étape suivante consiste à rencontrer des acteurs de terrain. Nous avons rencontré des personnes à la RATP, des associations, … pour voir comment cela se passe. Nous faisons de l’exploratoire. Ce qui est difficile avec les sans abris c’est que c’est un public qui n’est pas toujours la meilleure source d’information sur lui-même. C’est parfois difficile de savoir quelle est leur trajectoire. L’idée c’est de multiplier les témoignages pour voir si il y a des choses qui accrochent notre attention.
À la fin du printemps, j’irai passer une ou deux nuits dans la rue pour voir vraiment ce que ça veut dire d’aller à la soupe populaire, de dormir dans le métro, … Il y a un moment où il faut voir très concrètement les choses.
Enfin, nous passons plusieurs semaines à faire des entretiens et pousser l’observation et avec un peu de chance on trouve quelque chose à ajouter au débat scientifique et on fait une publication.
Au total, entre l’intuition et la publication, il peut se passer entre 3 et 5 ans. Évidemment on ne fait pas ça 100% du temps : on a des cours et d’autres projets de recherche, on jongle en permanence entre les sujets.

Qu’est-ce qui vous différencie du journaliste d’investigation ?

Le journaliste d’investigation cherche quelque chose à dénoncer ou rendre visible là où nous, nous essayons de capturer le réel tel qu’il est. Nous n’avons pas un point au sein du sujet que l’on traite que l’on cherche à changer ou à dénoncer. En revanche, en terme de méthode, c’est très similaire.
Ce qui fait toute la différence c’est qu’en tant que chercheur, nous devons alimenter la recherche : c’est le travail de fond, conceptuel et théorique qui change la donne. Par exemple les défilés de mode ont été très peu étudiés mais je ne peux pas me contenter de dire comment se prépare un défilé de mode. L’étude que j’ai réalisée sur les défilés de mode a pour vocation d’apporter à la théorie des mécanismes de coordination sans structure. Il existe beaucoup de choses sur la manière dont se coordonne l’action à l’intérieur d’une entreprise où il y a une certaine stabilité, des process, des habitudes, etc. Cependant nous savons peu de choses sur cette coordination en dehors de ces modèles. L’objet de la recherche était donc de réfléchir à la coordination sans structure avec un terrain particulier : le défilé de mode. C’est là où l’étude terrain, n’est là que pour affiner et tester la réflexion sur un cadre conceptuel.

Côté entreprise et management, vous abordez le sujet de l’entreprise libérée dans certaines publications, qu’est-ce que c’est ?

Dans la plupart des cas, c’est un buzzword, un mot à la mode vis à vis duquel je suis extrêmement critique mais il y en a d’autres : le lean management, le management par la qualité totale, la communication non violente, l’holacratie, … tous les 6 mois on a un nouveau mot ! L’idée de l’entreprise libérée c’est qu’un patron décide à un moment de s’affranchir en partie de la hiérarchie, de faire travailler les gens plus en direct, de se débarrasser des routines et des procédures, … Le problème c’est qu’on présente des nouvelles modes qui prétendent beaucoup plus qu’elles ne changent les choses. Si tous les 6 mois on doit changer le fonctionnement de l’entreprise, on ne s’en sort pas. Revenons à une idée simple du métier, à travailler ensemble plutôt que d’adopter un projet vague de ce type. D'ailleurs, ce qui est paradoxal c’est que ce sont souvent les dirigeants d’entreprises qui décident de « libérer » leurs entreprises alors que si on va jusqu’au bout, la vraie libération de l’entreprise, c’est l’auto-gestion : on supprime la direction stable, on partage la propriété de l'entreprise entre tous les salariés, et là, ils sont libérés. Finalement, ces modes d’entreprises qu’on nous impose tous les 6 mois, endorment plus qu’elles ne réveillent notre esprit critique.
Je constate en plus souvent que les personnes qui parlent en conférence de ces « méthodes révolutionnaires » sont les mêmes qui vendent du conseil sur le sujet...

Comment les nouvelles technologies vont impacter le monde du travail ?

Ca va accélérer une tendance déjà à l’œuvre depuis longtemps : le salarié disparaît. Le travail pénible, laborieux, mécanique, répétitif, … Déjà en 1995, deux livres sont sortis sur le sujet : « La fin du travail », de Jérémy Rifkin et « Le travail : une valeur en voie de disparition » de Dominique Meda. Les grandes tendances étaient déjà là : automatisation mécanique, informatique… et aujourd’hui l’intelligence artificielle font disparaître le travail.
Pour moi la question c’est plutôt : comment est-ce qu’on organise la redistribution des richesses créées ?
La moitié des tâches (et non pas des postes) dans l’industrie et les services pourraient déjà être remplacées par des machines ou des ordinateurs. On traine des pieds parce que si on le fait et l’applique de manière radicale, on va se retrouver avec ce qu’on appelait au XIXème siècle les masses laborieuses, mais qui cette fois n'auront plus de labeur salarié - tout en créant toujours autant de richesses. N’oublions pas que Google ne créée aujourd'hui de la valeur que parce que les 2 fondateurs ont fait leur découverte lors de leurs études à Stanford qui est une université fortement soutenue par les fonds publics de l’État californien. Le public et le privé se mélangent en permanence, c’est absolument nécessaire de s’en rappeler.
Les apports potentiels des nouvelles technologies sont donc formidables mais cela nous terrifie parce qu’on ne sait plus ce qu'on va en faire. Ces nouvelles technologies ne détruisent pas de richesse mais des emplois, il faut donc que l’on parvienne à trouver comment partager cette richesse en dehors du travail salarié - qui était notre institution de référence.

Quelles sont les trois grandes tendances du monde de demain selon vous ?

La première c’est la tension entre le néo-libéralisme et les réactions face à la précarité et l’austérité. On a à nouveau, alors que ce n’était pas arrivé depuis longtemps, une augmentation du nombre de gens qui meurent de faim, dans des pays par ailleurs extrêmement riches comme les Etats-Unis, l'Angleterre ou même la France.
La deuxième, c’est cette tension entre la disparition du travail et la création de richesse, l’intelligence artificielle rentrant à l’intérieur de cette tendance.
Enfin, deux phénomènes qui vont s’accentuer à mon avis : le retour au local (politique, alimentaire, …) et la revalorisation de l’empathie.

Quel a été votre dernier effet « wahou » ?

Le 37ème coup de la 2ème partie d’AlphaGo contre Lee Sedol. C’est la première fois qu’un coup n’était pas « humain » sans être pour autant une erreur. À ce moment là, l’intelligence artificielle a passé un cap. Cette partie a sa page Wikipédia !
(NDLR : pour aller plus loin, un documentaire diffusé l’année dernière au festival Tribeca est disponible sur Netflix.)


Suivez en live le talk de Yoann Bazin au TEDxIstec sur Youtube.





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