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Interview


Le monde de demain selon Tod Machover


Compositeur, inventeur et professeur au MediaLab du MIT

le 28 mars 2014, au Laboratoire de Paris

Le monde de demain selon eux

« A l'avenir, les compositeurs proposeront des oeuvres inachevées que chaque auditeur pourra finaliser en fonction de sa psychologie ou de sa personnalité. L'auditeur ne sera plus dans une posture passive mais vivra une expérience totale et immersive.

Depuis près de 40 ans, Tod Machover s'interroge sur la musique du futur et multiplie les créations innovantes : des logiciels permettant au quidam de créer une symphonie, des "hyper" instruments qui repoussent les potentialités d'un violon ou d'un piano traditionnels, des opéras interactifs dont certains mettent en scène des robots... autant de projets qui proposent une vision de la musique transcendée par les technologies. Nous l'avons rencontré à l'occasion du lancement de Vocal Vibrations au Laboratoire de Paris.


Quelles sont d'après vous les 3 tendances à l'oeuvre aujourd'hui dans le domaine musical et qui font le monde de demain ?

La première tendance se développe depuis 50 ans : c'est l'idée selon laquelle la musique de demain sera faite des sons de la ville ou de la nature. Les instruments de l'orchestre traditionnel ayant déjà été exploités à leur maximum, on pourrait recourir à des sources sonores qui ne sont pas forcément homogènes (un cri d'enfant ou un klaxon par exemple), mais qui ont des potentialités illimitées.

La seconde tendance, c'est l'avènement d'une musique plus collaborative. Même si l'on n'a pas le talent de Beethoven, on peut s'exprimer, donner son avis et participer à la création d'une oeœuvre musicale.

La troisième tendance est encore plus révolutionnaire. De tout temps, ce qui a fait le succès de la musique populaire, de Mozart aux Beatles, c'est la découverte par le compositeur du noyau qui touche tout le monde de la même manière : accédant ainsi à l'universel, il fait de la musique une expérience commune partagée par tous. A l'avenir, c'est la démarche inverse qui devrait se développer : les compositeurs vont proposer des oeœuvres inachevées que chaque auditeur pourra compléter, personnaliser et finaliser en fonction de sa psychologie ou de sa personnalité. L'auditeur ne sera plus dans une posture passive mais vivra ainsi une expérience totale et immersive.

Comment en êtes-vous venu à allier recherche technologique et création musicale ?

Ma mère était professeur de piano, très créative, et mon père était un ingénieur, pionnier de l'infographisme. J'ai donc toujours baigné dans ce mélange entre musique et technologie. Et j'ai vite été convaincu que la musique constituait une connexion entre les gens. Après mes études au Conservatoire de New York, Pierre Boulez, qui dirigeait l'Orchestre Philharmonique, m'a proposé de l'accompagner à Paris pour lancer l'IRCAM, où j'étais directeur de recherche musicale. C'est là que mon objectif et ma passion se sont affirmés : comment penser l'avenir de la musique, comment concevoir une musique riche, sophistiquée, qui élargit nos pensées sans être élitiste ? Et j'utilise naturellement la technologie pour y parvenir. Il faut découvrir la musique qui est déjà dans le monde et la transformer en quelque chose de plus riche. Ma démarche consiste donc à écouter le monde d'une manière nouvelle, et essayer de trouver ce langage musical qui reste à inventer.

Une des inventions représentatives de votre démarche, c'est l'Hyperscore...

La musique touche tout le monde par les émotions, par le corps, mais il y a encore beaucoup de barrières pour se l'approprier si l'on ne l'a pas étudiée. Nous avons commencé à développer il y a dix ans l'Hyperscore, un logiciel dont la vocation première était de permettre aux enfants de créer de la musique en utilisant des lignes et des couleurs, mais sans les notes ou la grammaire traditionnelles : toutes les règles d'harmonie et de rythme y sont prises en charge par le logiciel. Il s'agit donc d'un outil technologique qui remet la musique au coeœur d'un processus naturel : quelque chose que tout le monde peut expérimenter immédiatement pour s'exprimer ou raconter des histoires.

Vous évoquiez l'idée de musique collaborative. Comment la concevez-vous ?

Depuis deux ans, je développe un projet singulier : faire des symphonies sur les villes, pour les villes et avec les villes. Toronto a été la première à m'inviter pour créer une oeœuvre symphonique qui soit un portrait de la ville, et j'ai eu l'idée d'inviter les habitants à y participer de manière collaborative. C'était là un projet assez radical : mélanger les sons de l'orchestre avec ceux de la ville, inviter le public à réfléchir ensemble à l'oeuvre. Certaines personnes m'envoyaient des sons naturels que je retranscrivais avec de vrais instruments (par exemple des instruments à cordes pour les sonorités d'une plage). Il ne s'agit pas d'une démarche de crowdsourcing à proprement parler, mais d'une véritable collaboration. Le crowdsourcing fonctionne bien dans le domaine scientifique par exemple, mais lorsqu'il s'agit de créativité et d'une démarche artistique, les interactions humaines et directes sont indispensables. [Pour en savoir plus, rendez-vous sur le blog Opera of the Future]


Avec l'installation "Vocal Vibrations", tout juste inaugurée au Laboratoire à Paris, c'est la voix humaine que vous interrogez...

Vocal Vibrations vise à développer un système de mesure pour connaître les effets de la voix par rapport à ce qu'on entend, aux battements du coeœur, au souffle, à l'activité des muscles... On va faire des tests avec des capteurs physiques et cérébraux pour connaître les effets de la voix sur l'activité émotionnelle, physique et psychique de chaque personne, on va réaliser toute une série d'expériences autour de la sensibilité de la voix, de sa flexibilité, des vibrations. C'est tout à fait nouveau. La voix est un outil extraordinaire, c'est l'instrument de chacun, on s'exprime avec, c'est la seule chose qui permet d'extérioriser l'intérieur de notre corps. Mais la science est encore faible sur le sujet et on est loin d'en avoir étudié toutes les possibilités.
Peut-être trouvera-t-on des avancées médicales grâce à ces exercices. Il existe déjà des thérapies musicales mais on peut aller plus loin : contre la dépression, contre le cancer, pour réguler les battements du coeœur, etc. L'idée que la musique pourrait aider la médecine est admise par beaucoup, mais on ne sait pas encore grand chose de tout cela. On en est au tout début.


Quel a été votre dernier effet "Whaouh" ?

J'ai été en Australie pour la première fois tout récemment, notamment à Perth, sur la côte Ouest. Cette ville de 2 millions d'habitants, au milieu de rien, m'a laissé une impression très stimulante de grande liberté. Là, entre le désert et l'océan, à plusieurs milliers de kilomètres de la prochaine ville, j'avais le sentiment que tout était possible. Ailleurs, il y a tant de contraintes. A Perth, j'ai retrouvé l'idée qu'il y a encore de la magie dans le monde.





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