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Interview


Le monde de demain selon Matthew Crawford


Mécano / Philosophe / Écrivain, auteur de "L'Eloge du Carburateur"

Juin 2016, dans un parc à Paris

Le monde de demain selon eux

« Je pense que beaucoup de personnes se sentent frustrées dans leur travail. Pour une bonne raison : elles ne voient plus l’effet direct de leurs actions sur le monde. Or je pense que faire l’expérience du réel est une composante fondamentale de l’être humain.

Matthew Crawford est le mécano-philosophe-écrivain dont tout le monde parle. Auteur à succès de «l’Eloge du Carburateur» (LaDécouverte) et ancien « intello » travaillant dans un think-tank à Washington, il a tout plaqué pour ouvrir un garage de réparation de motos. Et a développé toute une philosophie basée sur le plaisir du « faire » et de l’action. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Paris où il venait pour la promotion de son dernier ouvrage, « Contact » (LaDécouverte). Il interviendra à la prochaine édition des Napoléons qui se tiendra à Arles (20-23 juillet) sur le thème de la Simplicité. Si vous voulez le rencontrer, c’est à Arles qu’il faut aller !


Quelle est pour vous la tendance qui fait dès aujourd’hui le monde de demain?

Spontanément : les voitures sans chauffeur. Ce n’est pas une tendance énorme, mais ça suscite beaucoup d’enthousiasme dans la Sillicon Valley.

Dans vos livres, vous parlez de l’artisanat, du plaisir de travailler la mécanique. C’est l’opposé des voitures sans chauffeur...

Les voitures sans chauffeur sont en effet à l’opposé d’une connexion directe à la route. Depuis des années, le design des voitures semble avoir pour but de nous isoler de plus en plus. D’une certaine manière, l’expérience de la conduite devient de plus en plus abstraite et le monde se présente à nous comme s’il était projeté sur un écran. C’est pour cette raison que je suis en train de construire une voiture très légère et « primitive ».

C’est-à-dire ?

Elle pèsera environ la moitié du poids des voitures actuelles, et sera basée sur une vieille Volkswagen. Sans fonction additionnelle mais avec une puissance bien supérieure. Il y a toute une communauté de personnes engagées dans la réfection ou le détournement des vieilles Volkswagen, ça dure depuis 50 ans, mais ces 15 dernières années la chose a pris un essort considérable, en particulier à travers les forums en ligne. C’est en quelque sorte de l'ingénierie par le peuple, de « l’ingénierie populaire ».

Est-ce une tendance, « l’ingénierie populaire » ?

Oui, totalement. C’est même l’un des aspects les plus fascinants d’internet : les forums techniques en ligne, où les gens partagent leurs connaissances, se disputent au sujet de détails techniques. Ça a permis aux techniques de pointe d’évoluer très rapidement.

Il y a aussi une sorte « d’expérience collective », même si je déteste l’expression «sagesse des foules», trop idéologique.
Mais je pense que pour devenir un vrai expert, on doit « faire ». Il ne suffit pas de s’asseoir et de lire des forums. J’ai passé d’innombrables heures à faire des recherches sur le moteur que je veux construire, mais quand je vais commencer, je suis sûr que je ferai des erreurs. C'est le « faire » qui permet de découvrir les angles morts de nos connaissances. L’action est le meilleur enseignement.

Ce que vous appelez « ingénierie populaire » semble proche de la culture maker. Croyez-vous en cette culture ?

Je pense que la culture maker est un phénomène contre-culturel. Mais le mouvement a tendance à être détourné pour être commercialisé, de façon massive : vous achetez un petit kit et vous devenez un « maker ». Mais en fait, lorsque vous vous lancez dans un travail sur une mécanique, comme à travers ces communautés online, il n’y a pas d’autre volonté sous-jacente que le plaisir de « faire ». Pas de volonté d’appartenance à une culture.

Est-ce que n’importe qui peut devenir un expert dans n’importe quel domaine grâce à internet ?

Je pense que ça dépend de l’étendue du domaine et de l’expérience requise. Beaucoup d’entre nous affinent leurs connaissances dans de nombreux domaines, de façon plus ou moins professionnelle. A titre personnel, je ne me considère pas comme expert. Et pour une bonne raison : une fois qu’on a acquis 70% du savoir dans un domaine, acquérir les 30% devient un peu ennuyeux et long…La dernière partie n’est pas aussi intéressante que la première !

Comment expliquez-vous le succès de vos livres ? En particulier « Éloge du Carburateur ».

Je pense que beaucoup de personnes se sentent très frustrées dans leur travail. Pour une bonne raison : elles ne voient plus l’effet direct de leurs actions sur le monde. Si vous travaillez dans un bureau, la chaîne de causes et effets peut devenir opaque ou confuse. Les grandes entreprises développent un genre de culture du management qui peut déconnecter complètement certaines personnes de la « bottom line » [les actions concrètes sur le terrain, ndlr]. Or je pense que faire l’expérience du réel est une composante fondamentale de l’être humain.

Quand j’ai démissionné de mon emploi à Washington pour devenir électricien, j’ai fait un changement radical. Paradoxalement, c’est en étant électricien que j’ai le plus utilisé mon cerveau : c’était un challenge « intellectuel » de devoir imaginer les circuit que j’allais devoir installer pour me conformer aux contours d’un bâtiment. Alors que dans mon emploi précédent, où j’écrivais des notes stratégiques à la pelle [Matthew travaillait dans un think-tank, ndrl], et où il y avait un quota de notes à produire par jour (28), nous étions de vrais ouvriers. Ce que nous produisions n’avait aucune valeur. Ce travail était conçu de façon à garantir le nivellement par le bas.

Pensez-vous que ça explique le succès du mouvement arts & crafts ?

Je pense que ça explique en grosse partie la vague du « do-it-yourself ». Les gens rentrent chaque soir chez eux du travail, après une journée passée à fixer un écran. Et en réactio, ils construisent des meubles, tricotent des vêtements, etc. Je pense que c’est un moyen de reprendre possession du monde à une autre échelle, de trouver un lien à travers une intelligibilité humaine directe.

Vous venez de publier un autre livre, « Contact », sur la question de l’attention et de la dispersion. Pourquoi ce sujet ?

Nous expérimentons tous la fragmentation de nos vies mentales, les distractions à la pelle qui nous empêchent de nous concentrer. Or je pense qu’un remède à cela peut être trouvé dans les pratiques manuelles qualifiées, grâce auxquelles on entre en relation directe avec le monde. L’attention, c’est la capacité à sélectionner ceci ou cela en fonction de votre tâche. Donc, c’est essentiellement une capacité à voir la pertinence. Etre dans le faire, dans le manuel, offre un cadre pour développer cette capacité, alors que lorsque notre rapport au monde se résume à travers un écran d’ordinateur, quand tout est à la portée de ma curiosité fainéante, on tombe dans une immensité d’options et de choix qui m’empêche de composer une vie cohérente.

Nous sommes des créatures incarnées. Nous sommes ancrés dans une vie où tout est à l’échelle humaine, tout est basé sur le fait d’être présent. Pourtant, nous sommes toujours ailleurs, et c’est cet ailleurs - toujours plus attirant, plus amusant, plus distrayant – qui nous distrait. Les sciences cognitives montrent aujourd’hui l’influence du corps sur l’esprit, chose qui va à l’encontre de 400 ans d’une philosophie occidentale où la séparation corps-esprit est très nette. On apprend maintenant qu’ils sont intimement connectés, et que nous ne sommes pas uniquement des cerveaux dans des bocaux.

En ce moment, il y a une idéologie (en particulier dans la Sillicon Valley) qui dit que celui qui n’aime pas son travail devrait démissionner, faire ce qu’il aime vraiment, lancer une startup, etc.

C’est une idée géniale. Si vous venez d’une famille très riche ! Parce que vous avez un filet de sécurité. Mais la plupart des gens ne peuvent pas se permettre de prendre de tels risques...

Pensez-vous que l’insécurité soit utile à la créativité ?

Oui. Il est commun de penser que l’innovation n’est faite que de prise de risque. Mais il ne faut pas oublier que pour pouvoir prendre des risques, il faut aussi avoir un seuil en dessous duquel on tire la sonnette d’alarme et on lance les bouées. Je veux dire simplement qu’aux Etats-Unis, la principale chose qui dissuade les gens de créer leur propre entreprise et de laisser tomber leur travail, c’est l’accès aux soins médicaux. Car cet accès n’existe que si vous êtes salarié. Et en vous lançant en solo, les soins deviennent très chers. En France, vous avez la sécurité sociale. Donc on pourrait penser que ça encourage les gens à créer leur propre société !

Si vous aviez un conseil à donner à quelqu’un qui veut fonder une startup, quelqu’un qui veut créer son propre emploi, ça serait quoi ?

Je pense que tout type de conseil générique serait inutile. Il faut être quelqu’un de sensible aux signaux (faibles) [“knower of sights” en anglais, ndlr], sensible au champ des forces dans lesquelles vous souhaitez intervenir. Il faut être alerte et opportuniste, et connaître toutes les forces qui sont contre vous et celles qui sont de votre côté. C’est comme faire de la politique !

De quand date votre dernier effet « whaou » et à quel sujet cela était-ce ?

Hier, j’étais assis dans un parc et il y avait un jeune homme qui faisait des roues avant avec son vélo. Un vélib’ je crois, donc un vélo très lourd, mais il était en maîtrise totale. Je me disais en le voyant que c’est une vraie disposition d’être alerte aux exemples d’excellence humaine, de trouver l’excellence humaine dans des endroits inattendus. Ca me paraît important d’être ouvert à ça, de voir la beauté dans des endroits inattendus. Vous savez : « to find the high in the low »…





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