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Interview


Le monde de demain selon Mathieu Potte-Bonneville


Philosophe et responsable du pôle "idées et savoirs" à l'Institut français.

Mai 2017, à Paris

Le monde de demain selon eux

« Que devient l’engagement dans un univers d’informations où la conscience est constamment exposée à de multiples sollicitations, avec des enjeux économiques importants ?

Mathieu Potte-Bonneville est un philosophe français, connu en partie pour son travail de coordination dans la Nuit des Idées (l'événement annuel qui croise les disciplines scientifiques devant le grand public). Il participera notamment à la session d'été des Napoléons du 19 au 22 juillet prochain où il parlera de l'engagement. Rencontré pour l'occasion, on lui a demandé son opinion sur le sujet : est-ce que l'on a toujours envie de s'engager ?

Qui êtes-vous ?

Je suis philosophe de formation – j’ai longtemps enseigné en classes préparatoires, puis à l’ENS Lyon, tout en explorant de nombreux domaines (depuis les travaux de Michel Foucault, dont je suis spécialiste, jusqu’aux nouveaux régimes de la fiction, par exemple dans le cinéma ou les séries d’aujourd’hui). J’ai toujours tenté de jeter des ponts entre le monde de la théorie, de la recherche, et son « dehors » : l’univers du débat public, celui des transformations sociales et politiques.

Cela m’a conduit à ma mission actuelle : à l’Institut français qui coordonne l’action culturelle de la France dans le monde, je suis responsable du « débat d’idées ». Nous soutenons l’organisation de dizaines de débats chaque année dans le monde, et l’enjeu est de faire connaître aux publics internationaux les nouveaux chercheurs et les nouveaux courants de la pensée française… Faire se croiser les questions et les disciplines, c’est par exemple l’enjeu de la « Nuit des idées » que je coordonne maintenant au mois de janvier, et à laquelle participent de multiples lieux dans plus de 60 pays.

Vous intervenez à la session d'été des Napoléons, qu'allez-vous soutenir ?

Le thème de l’année, c’est l’engagement sous toutes ses formes, de l’engagement social des entreprises à l’engagement des individus dans le champ religieux, politique, au service de leurs communautés… C’est une notion aussi passionnante qu’ambiguë, tantôt très partisane et conflictuelle (le grand penseur de l’engagement, après tout, c’est Sartre) et tantôt presque consensuelle : aujourd’hui, on parlera de « jeunesses engagées » plutôt que de jeunes militants, cela fait moins peur…

Au-delà, je crois que la question de l’engagement est au moins double. D’un côté, c’est la question de la responsabilité, des bornes que l’on peut lui fixer (faire un contrat c’est circonscrire « l’engagement réciproque des parties »), et de ce qui au contraire déborde ou dépasse ces bornes – sitôt que l’on s’engage vraiment, on fait un pas au-delà des limites ordinaires de son action, on prend le risque de l’excès ou de l’irréversible, ce qui amène parfois à se dire « dans quoi me suis-je embarqué ? » !

D’un autre côté, le mot engagement nomme ce drôle de geste qui consiste, pour une personne ou une institution, à se vouer ou se lier à quelque chose de plus grand qu’elle : c’est donc une certaine manière de nouer le rapport à soi-même (le pronom le dit bien : je m’engage) et l’inscription dans un horizon social, politique, où le monde et les autres passent avant moi. Deux tensions donc : entre ce qu’il y a de rationnel et d’excessif dans la responsabilité ; entre ce que l’on veut être, librement, et ce que le monde ou les autres peuvent exiger de nous.

Que pensez-vous du postulat " L'engagement est mort, vive l'engagement" ?

Je crois qu’un certain régime d’engagement s’est sérieusement érodé, mais il serait bien trop simple d’en conclure que l’engagement a disparu !

Au contraire, pensez au débat sur le mariage pour tous : il était assez amusant, en un sens, de voir les conservateurs qui se lamentaient depuis des décennies sur l’affaiblissement du mariage, la multiplication du nombre des divorces, etc, devoir d’un coup changer leur fusil d’épaule parce que de nombreuses personnes réclamaient de pouvoir s’engager, de pouvoir faire reconnaître cette union, etc. D’un coup, leur problème n’était plus de regretter que le mariage soit un idéal trop haut par rapport à la manière dont les couples se font et se défont, mais d’exiger que le mariage reste un carcan plus restreint que la multiplicité des désirs d’engagement, et des façons de lier son destin dans le monde d’aujourd’hui.

La question n’est donc pas de savoir si l’on s’engage plus ou moins : il faut comprendre, par contre, comment l’engagement se transforme pour tenir compte de l’aspiration des individus, de leur désir d’inventer leurs propres pratiques, de leur difficulté à se reconnaître dans des normes supérieures, déjà-là, indifférentes à leurs choix – même l’engagement religieux, aujourd’hui, s’exprime fréquemment en termes de réalisation de soi et de choix individuel… sans parler du système des partis politiques, de la « forme-parti » qui est profondément en crise.

Comment s'engagera-t-on demain selon vous ?

On voit se dessiner différentes bifurcations. Par exemple, je pense au développement de dispositifs permettant aux individus de contribuer à des mobilisations collectives, au travers d’actions minuscules qui les dispensent en quelque sorte d’avoir à y penser ou à s’en préoccuper (aux dispositifs de micro-don par exemple, qui jouent sur les paiements que chacun effectue en arrondissant à l’euro supérieur pour faire bénéficier de grandes causes de la différence). Ce sont des engagements paradoxaux puisqu’ils proposent aux personnes « engagées » de faire l’économie de la dimension lucide et volontaire de leur contribution…

On est vraiment aux antipodes de la « prise de conscience » à l’ancienne, mais l’un des problèmes est justement de savoir ce que devient l’engagement dans un univers d’informations où la conscience est constamment exposée à de multiples sollicitations, avec des enjeux économiques importants.

A l’inverse de ces formes dématérialisées et en quelque sorte « désubjectivées », on assiste à une relocalisation de formes d’engagements, au travers de mobilisations locales et communautaires, lorsque les grandes questions du monde – de l’écologie à l’accueil des réfugiés – se jouent soudain au plus proche de chez soi, et qu’il faut y répondre.

De façon générale, on voit bien qu’une bataille se joue aujourd’hui autour de ce que les gens font « en plus » de ce qu’ils sont économiquement et juridiquement obligés de faire – si nombre d’entreprises s’efforcent de faire du lieu de travail un lieu de vie, c’est aussi pour capter cette vitalité qui déborde le travail de toutes parts.
Le grand impératif contemporain reste celui qu’avaient formulé, avec génie, Goscinny et Uderzo : « engagez-vous, rengagez-vous, vous verrez du pays… »

Quel a été votre dernier effet "whaouh" ?

Je suis plongé avec enthousiasme dans la deuxième saison de la série Sense8 par la réalisatrice transgenre Lana Wachowski. En mettant en scène un groupe de huit individus, répartis sur différents continents liés les uns avec les autres par la télépathie et capables de partager leurs capacités (leurs talents d’acteurs ou au kung-fu), Sense8 tire des effets narratifs incroyables des questions contemporaines d’identité, de communauté virtuelle, tout en montrant de manière à la fois sensible et sensuelle que la culture du « share » est tout sauf désincarnée… une vraie série engagée !


Envie d'en savoir + sur l'intervention à venir de Mathieu Potte-Bonneville aux Napoleons cet été ? C'est par ici que ça se passe !





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