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Interview


Le monde de demain selon Jean-Luc François


Administrateur du Syndicat de Paris de la Mode Féminine, représentant auprès de Mod 'Spé

30 avril 2015, Pantin

Le monde de demain selon eux

« Pour moi, le temps des salons, des défilés, des collections à répétition est dépassé.

Jean-Luc François est Directeur Fondateur de l'association Jean-Luc François et membre de la Fédération Française du Prêt-à-Porter Féminin. Il a créé des lignes d’accessoires et de prêt-à-porter pour de nombreuses grandes maisons de haute couture, ainsi que sa propre marque, avant de monter une association pour transmettre le savoir-faire de la haute couture. En octobre 2015, il va ouvrir un incubateur de la mode, qui vise à injecter une dose d’innovation dans le secteur de la mode.


Vous allez lancer le premier incubateur de textile à Pantin, qui sera une expérimentation nationale. Comment avez vous eu l’idée de cet incubateur ?

Nous ne sommes plus dans les années 80 où l'on fabriquait beaucoup de références, de modèles, de collections : les boutiques ont changé, les acheteurs ont changé et les clients ont changé aussi. Il faut arrêter de s’encombrer de charges inutiles pour travailler de façon nomade. Il vaut mieux partir sur un « monoproduit » et en sortir quelques pièces intéressantes.

J’ai rencontré de nombreux jeunes créateurs qui avaient de très bonnes idées mais étaient obligés d’arrêter leur projet très tôt, par manque de ressources pour trouver un local, des machines, et le temps de monter leur propre collection.
Alors, je me suis dit qu’il faudrait un grand espace où les créateurs pourraient mettre au point leur collection, avec tout le matériel disponible et des formations pour apprendre à fabriquer leurs produits. Ils seraient entourés de professionnels qui pourraient les conseiller, en allant sur du commercial.

Comment fonctionnera-t-il ?

Nous sommes soutenus par le conseil régional d’Île-de-France et le Conseil Départemental du 93 ainsi que la mairie de Pantin. La région avait déjà fondé une Ecole Régionale des Projets avec un incubateur autour de la cuisine qui fonctionne très bien. Ils nous ont proposé de mettre en place notre incubateur textile entièrement gratuit, avec une sélection préalable. Cet incubateur va aussi promouvoir la réinsertion sociale dans la région, en incluant des personnes au chômage, et de tous les âges.

Vous nous avez dit que des créateurs venaient chez vous pour (ré)apprendre à fabriquer eux-mêmes leurs créations. Pourquoi pensez-vous qu’il y a un tel mouvement de retour à l’artisanat en France ?

Dans le passé, nous formions des stylistes pour créer une image, une vision, mais pas forcément pour fabriquer le vêtement. Beaucoup de jeunes stylistes aujourd’hui ne savent pas faire une toile ou un patronage, alors que c’est la base de notre métier !

Malheureusement, nous avons vécu des crises financières et les jeunes créateurs n’ont plus les moyens de payer une entreprise pour faire leur patronage. En plus, ils n’obtiennent pas exactement leur vision de la pièce en passant par un intermédiaire.
Depuis quelques années, grâce à des organismes comme l’institut national des métiers d’art, les métiers de l’artisanat sont revalorisés. Aujourd’hui les stylistes n’ont plus honte d’apprendre la couture, au contraire, cela leur permet d’avoir plus de liberté et d’indépendance. J’attendais ce moment depuis longtemps !

Quelles sont d’après vous les tendances qui feront le monde de demain dans votre secteur : la mode et le textile ?

Pour moi, le temps des salons, des défilés, des collections à répétition est dépassé. Il est beaucoup plus intéressant de faire beaucoup de petites collections - des collections « capsule » - selon son humeur, selon le temps… et c’est souvent beaucoup plus profitable ! Ne plus être dans la folie des « saisons », travailler dans l’urgence, cela permettrait aux acheteurs d’avoir moins de stock.

Je pense que le système actuel nous offre beaucoup d’opportunités qu’il faut saisir au lieu de s’en plaindre. Il ne faut pas avoir peur de changer les choses ! La clef est de ne pas essayer de faire comme tout le monde, il faut faire les choses à la carte, selon ses besoins et ceux des clients. Prenez la vente sur Internet par exemple, qui est en train de révolutionner le monde de la mode. Certains sites ultra-compétitifs vendent 500 pièces par jour mais on peut vendre différemment sur Internet, à la commande de pièces uniques par exemple.

Au vu de vos expériences internationales, quelle différence observez-vous entre les couturiers en France et dans les pays en voie de développement ?

En France, nous avons la chance d’avoir des lycées techniques et des écoles de mode. A Madagascar, vous n’avez pas d’école de beaux-arts, ni d’école de mode, ni de lycée technique. Cela n’empêche pas que vous avez de jeunes créateurs bourrés de talent qui font de la mode car ils ont reçu un savoir-faire familial.
Le seul souci, c’est que quand ces créateurs souhaitent s’exporter à l’étranger, il leur manque la technique nécessaire : en Afrique, le créateur va mettre le tissu sur la table, le couper et le monter, sans faire de patron. J’en suis admiratif : je serais incapable de faire cela. Mais il est impossible de faire une production en série à partir de cela.

Le deuxième point, dans les pays en voie de développement, c’est que souvent le produit est trop local. Un boubou par exemple ne se vend pas à l’international, c’est trop folklorique. Par contre le tissu peut être retravaillé pour faire des vêtements vendus dans le monde entier. Nous conseillons alors les créateurs de faire un produit international tout en gardant leur identité : nous ne sommes pas là pour enlever leur patrimoine, mais pour les aider à adapter leur produit. Il faudrait fabriquer du textile dans le monde entier, avec des prix divers selon les pays, plutôt que de fabriquer à l’étranger pour vendre en France.

Quel a été votre dernier « effet whaou » ?

Quand le robot Curiosity a atterri sur Mars.
Il a mis dix ans pour y arriver. Vous imaginez tout ce qui s’est passé en dix ans ? Des guerres, des changements énormes dans nos vies, etc. Pendant dix ans, cette machine a fait son chemin dans l’espace, croisant des choses que nous ne connaissons même pas,... Et dès le lendemain, nous avons pu voir des photos de Mars extrêmement précises : de la poussière, des pierres, des terres !
C’était vraiment quelque chose de fort. Cela m’a donné beaucoup d’humilité.





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