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Interview


Le monde de demain selon Gilles Boeuf


Biologiste, Professeur, et Président du Muséum National d’Histoire Naturelle

29 juin 2013, dans son bureau du Muséum d’Histoire Naturelle

Le monde de demain selon eux

« Nous avons rendu certaines choses "disharmonieuses" et pour retrouver de l’harmonie, je crois que nous devons revenir à des systèmes à taille humaine.

Gilles Boeuf est un scientifique français, spécialiste de physiologie environnementale et de biodiversité. Professeur à l’Université Pierre-et-Marie-Curie, il préside le Muséum National d’Histoire Naturelle depuis 2009. Il est également membre du conseil scientifique du Patrimoine naturel et de la biodiversité auprès du Ministère de l’Ecologie et participe à de nombreux comités scientifiques. Il a récemment dirigé le livre “L’homme peut-il s’adapter à lui-même” (Quae éditions)


QUELLES SONT D’APRÈS VOUS LES TROIS TENDANCES À L’OEUVRE AUJOURD’HUI ET QUI FONT LE MONDE DE DEMAIN ?

La première, c’est qu’on ne s’arrête plus suffisamment pour prendre du recul. On ne se pose plus la question de la place de l’Homme dans la nature, sauf à de rares occasions spéciales… S’arrêter, réfléchir, prendre du temps et essayer de voir ces relations qui lient l’Humain et la Nature pour éviter d’aller vers trop de « mal-être » : je pense malheureusement qu’on n’en prend pas le chemin aujourd’hui.

Ensuite, englués dans la crise financière et économique, on en oublie qu’il y a aussi des causes écologiques. Le discours actuel en France est de dire « L’environnement ? Nous n’avons pas le temps. Nous avons d’autres choses plus importantes à régler. ». On invoque la croissance du chômage et je le comprends bien. Mais le problème, c’est que répondre en laissant l’environnement de côté n’a pas de sens. Il faut arrêter de faire croire aux gens que dès qu’on fait de l’écologie, on arrête de surexploiter les écosystèmes, on crée des conditions qui vont vers du « désemploi ». Car c’est absolument l’inverse.

Enfin dernière tendance : la volonté de toute puissance. L’Humain prétend résoudre tous les problèmes et c’est ce que dit le discours scientiste en affirmant que l’Homme s’en est toujours sorti et qu’il n’y a donc pas à s’en faire. On veut résoudre les questions du vivant par de la manipulation de ce vivant, sans prendre en considération la préservation des écosystèmes. C’est dangereux et je trouve que c’est un état d’esprit très présent aujourd’hui.

AVONS-NOUS MATIERE A ETRE POSITIF SUR LA QUESTION DE LA BIODIVERSITE ?

Oui bien sûr ! La biodiversité est un sujet dont on parle de plus en plus et je pense que si l’on n’avait rien fait, la situation serait encore plus désastreuse qu’elle ne l’est. Après, on est tous d’accord, il faut changer nos comportements. Le problème, c’est que la classe politique n’a pas envie de changer. Certains parlent de « compensations » mais selon moi c’est une façon de contourner la question : plus on prend de temps pour éviter les vraies mesures, plus on en paiera les conséquences, et pendant longtemps.
Je suis fondamentalement optimiste mais je pense néanmoins que les choses sont graves. Mon rôle de scientifique aujourd’hui, c’est celui d’un donneur d’alerte. Ça veut dire soutenir des idées, créer des débats où des gens positifs qui ont envie de faire quelque chose, se retrouvent sciemment et agissent ! Et en tant que donneur d’alerte, je dois dire – sans catastrophisme – que nous sommes aujourd’hui dans une situation où il ne s’agit plus d’améliorer le « bien-être » mais bien d’éviter le « mal-être »… Je ne me bats pas aujourd’hui « pour sauver la planète », mais pour sauver le bien-être des êtres humains sur cette planète.

S’IL Y A UNE FORCE DE CHANGEMENT, D’Où VIENT-ELLE ?

De la société civile. De tout le monde associatif. L’inertie ne vient pas tant des Etats que des grands groupes industriels et du moteur de l’économie actuelle qu’est la cupidité. Lors d’un récent colloque, j’ai vu des entrepreneurs, des acteurs du changement, des créateurs d’emplois qui reconnaissent l’urgence de la situation et s’accordent pour dire qu’on ne peut pas uniquement s’apitoyer sur notre sort, qu’il faut y aller, qu’il faut se battre.

JUSTEMENT : QUEL EST LE COMBAT D’AVENIR EN MATIERE D’ENVIRONNEMENT ?

Pour moi, il y a, entre autres, la question de l’énergie. Nous sommes aujourd’hui au cœur d’un énorme système, uniquement nucléaire, géré par une classe politique ou une industrie très particulière et cela n’a plus de sens ! On ne peut plus évoluer dans des super méta-systèmes qui gèrent tout, et c’est valable aussi pour la question alimentaire.
Je pense que nous allons vers des systèmes locaux et qu’on résoudra la question énergétique de façon locale. Chaque Région devra tirer parti de ses spécificités, et pour fonctionner, tout cela demandera une mentalité différente : il faudra penser dans une logique « bottom > up ». Créer des systèmes à taille humaine, locaux, avec une redistribution locale… C’est presque une philosophie, une spiritualité – non religieuse. Voyez ce qui a été fait en Chine avec le barrage des Trois-Gorges [situé sur le Yangtsé, et mis en production à partir de 2009, ndlr] : c’est un édifice colossal qui aura des conséquences immenses non seulement à l’échelle locale mais également à l’échelle de la planète ! Nous avons rendu certaines choses « disharmonieuses » et pour retrouver de l’harmonie, je crois que nous devons revenir à des systèmes à taille humaine.

UN MONDE PLUS HARMONIEUX…PENSEZ VOUS QUE LES NOUVELLES TECHNOLOGIES PEUVENT NOUS Y AIDER ?

Elles le devraient ! Mais je vois comment les enfants réagissent pendant une visite au Muséum d’Histoire Naturelle : ils ne vont pas du tout vers les animaux, les baleines ou les rhinos, ils vont vers les écrans tactiles… Pour le comprendre, il faut savoir que les émissions scientifiques que l’on voit actuellement à la télévision ne sont pas des émissions scientifiques : elles sont technologiques. Or la technologie, lorsqu’elle parle de vivant, parle de « bio-briques », de clonage, de récepteur hormonal, de protéine de transfert, etc. On mélange tout ça et on voit ce que ça donne. En fait, nous sommes face à une ultra-simplification de notre vision de la nature. L’approche technologique oublie que ces choses qu’elle manipule sont d’origine biologique et que le vivant est le domaine du complexe, de l’interdépendance, on oublie les systèmes écologiques.

D’OU EST VENU VOTRE DERNIER EFFET « WHAOU » ?

C’était en 2012 à Rio [pour la conférence Rio+10 qui célébrait l’anniversaire de la conférence de 1992 où était signée une déclaration fixant les lignes d'action pour une meilleure gestion de la planète, ndlr] : j’ai entendu des centaines de fois « nous réaffirmons », « nous disons que », « nous constatons », « nous prenons acte »… C’était caricatural. Rien n’a bougé. Il en ressort que les Etats et les dirigeants politiques ne veulent – ou ne peuvent - rien faire. La conclusion est que c’est à la société civile d’agir.

Crédits photo : ©photo Darri / Mairie de Niort





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