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Interview


Le monde de demain selon Elliot Lepers


Designer & activiste

Mars 2017, à Paris

Le monde de demain selon eux

« Aujourd’hui, la création doit avoir un sens pour interagir avec les urgences actuelles [...]. Tout cela doit passer par une réinvention des canaux politiques traditionnels.

Elliot Lepers est un web-activiste, il fait partie de ces personnes qui font bouger des grandes causes en ligne. À la fois, designer, écologiste, réalisateur, défenseur et promoteur de l'open source, le jeune homme jongle avec ces fonctions pour obtenir un parcours hors du commun, celui de « designer politique ». Qu'est-ce-que c'est au juste le design politique ?

Peux-tu nous expliquer ce rôle de « designer politique » ?

J’ai une formation de designer des Arts Déco où l'on apprend à faire des chaises, des meubles ou encore du tissu. C’est-à-dire qu’en partant des contraintes objectives qui sont présentes dans le cadre du travail, on formule des réponses aux problèmes posés. À partir de là, le designer va réfléchir au fonctionnalisme et à l’esthétique de la chaise.

Ces contraintes m’ont également amené à réfléchir aux moyens de générer un changement de société et d’appliquer le design à la politique. Aujourd’hui, la création doit avoir un sens pour interagir avec les urgences actuelles. Comment créé-t-on des communautés de citoyens unis autour d’une même cause ? Tout cela doit passer par une réinvention des canaux politiques traditionnels qui ne fonctionnent plus. Le but est de rester connecté au réel. Je réfléchis à des moyens de mobilisation en ligne à travers l’outil digital. Le mouvement dépasse l’écran, non parce qu’il a fini dans la rue, mais parce qu’il a généré des liens entre nous. Cela change nos relations humaines. Je commence à rationaliser cette pratique tout en restant critique par rapport à ce qui peut se faire dans le secteur du numérique, que ce soit des initiatives conservatrices ou mal désignées.

Quels ont été tes premiers engagements sur le plan politique ?

Ma première expérience citoyenne remonte à mes six ans, je me trouvais sur une plage sale et j’ai décidé d’écrire une lettre au maire de la ville pour le lui signaler. Il m’a par la suite invité à monter sur le tracteur qui nettoie les plages au lever du soleil. Ma seconde initiative date du CM2 lorsque j’ai lancé une pétition pour éviter que l’on jette les aliments non-consommés de la cantine. Mon CV militant a donc commencé très tôt !

Peux-tu nous présenter tes initiatives les plus marquantes ?

En tant que designer, il est particulièrement important de partir d’un geste naturel pour pouvoir fournir des alternatives qui ne nécessitent pas beaucoup plus d’efforts aux utilisateurs. Notre travail est de trouver des solutions simples aux problématiques actuelles.

Dans les projets que j’ai pu porter, celle d’Amazon Killer est la plus simple à comprendre. C’est une extension de navigateur, qui s’active à chaque fois que vous visitez la page d’un livre sur amazon.com. Amazon Killer fait le pont entre les deux sites (Amazon et une plateforme de libraires). Derrière Amazon Killer, il n’y a pas de manifeste, ceux qui l’utilisent le font en connaissance de cause. On leur offre la possibilité de passer outre Amazon. Nous n’imposons pas d’injonction verticale à l’engagement. Il s’agit de laisser à l’utilisateur la capacité de générer ses propres convictions.

Les partis politiques ont totalement délaissé ces valeurs qu’ils assimilent à un acte impropre. Et donc, il y a un mouvement volontaire des forces politiques en France de rester hors de l’imaginaire et de l’esthétique. Il suffit de comparer les créations graphiques de notre campagne présidentielle avec le travail fait autour de la photographie sous Obama. Pour moi, on ne peut pas prendre le pouvoir sans imagination. Or, pour gagner une majorité au sein de la population, il faut passer du « trivial » au « tripal », à l’animal. On s’engage au-delà du rationnel à travers le poétique.

J’ai également conçu une application qui s’appelle « 90 Jours » qui aide à devenir écolo en s’adaptant aux envies et habitudes personnelles de chacun, après avoir été militant d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV). Elle propose un parcours sur-mesure pour mener une vie plus écoresponsable. Ce qui me plaît dans ce projet, c’est que ça a vocation à contester des référentiels de bonheur : l’alimentation, la consommation d’énergie ou encore l’achat de vêtements pas chers… Une vision écologique de la société vient mettre en question nos habitudes en nous poussant à faire quelques sacrifices. Notre but, c’est d’aider l’utilisateur dans cette transition.

Penses-tu qu’aujourd’hui le meilleur moyen de repenser la politique est de passer par le digital ?

L’outil Internet est très utile, voire indispensable pour créer une mobilisation. L’usage d’Internet change notre vision du pouvoir, il nous permet de le contester notamment via les Fake News et l’ère de Post-Vérité, qui prend racine dans le fait que les Etats trompent leurs citoyens de manière assumée.

C’est pourtant au rôle de l’Etat d’assurer la transparence. Or, on se rend compte que ce sont les citoyens qui sont transparents envers leurs institutions politiques. On fait face à un ordre inversé, cela bouleverse notre relation et notre confiance dans les institutions. Tout émetteur de l’establishment est aujourd’hui fragilisé, d’où la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines.

La conception du rapport de force dans un groupe humain reste inchangée. Le fait qu’on ait du mal à se mettre d’accord n’a pas été inventé par Internet. Ce qui a changé, c’est la conception de la majorité qui aujourd’hui divisée. Internet renforce les nuances en donnant la voix à chaque individu. On a beaucoup plus de mal à former des groupes hégémoniques autour d’une idée commune d’où la difficulté pour les partis et les syndicats d’accepter des concessions en se fondant sur des plateformes communes Par exemple, le mouvement du 11 janvier 2015 au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo s’est fondé sur un engagement abstrait. Des gens se sont réunis autour de l’acte inhumain commis sans pour autant partager d’idées communes. Il est devenu très difficile de mobiliser des millions de personnes autour d’un même combat.

Selon toi, quel est l’avenir des « civic tech » ?

Je suis très sceptique vis-à-vis des « civic tech ». C’est souvent présenté comme une augmentation de la démocratie, une amélioration des relations entre le citoyen et l’institution. Je trouve cette approche conservatrice dans de nombreux problèmes soulevés. Beaucoup de questions se posent de manière post-institutionnelle à l’instar de l’économie qui installe une gouvernance qui lui est propre avec une dérégulation totale qui contribue à affaiblir l’institution.

Cette relation du citoyen avec l’institution n’est pas forcément pertinente. On peut collaborer sur un texte de loi auquel plusieurs milliers de citoyens ont participé, à la fin il n’est pas voté. Soit c’est hypocrite, soit c’est naïf, mais cela peut paraître comme étant un élément de manipulation comme le budget participatif. On consulte sur 1% du budget sur des initiatives déjà présélectionnées par l’Etat… Soit on assume et on y va pleinement, soit on reste dans une posture qui peut conduire à produire des erreurs stratégiques en raison d’une ignorance de la politique de certains acteurs des « civic tech ».

Autre problème, celui de la croyance qu’il y aurait un « solutionnisme » numérique. Internet pourrait ainsi nous sauver des affrontements politiques. Schématiquement, c’est penser que la politique marche mal car ils ne pensent qu’à eux. La problématique est plus globale, les groupes d’humains ont du mal à faire sens commun. Supprimer le débat idéologique de l’espace public a des conséquences assez inquiétantes…Quand on ne choisit pas notre société, c’est quelqu’un d’autre qui le fait à notre place.

Quelle idée t’a récemment fait un effet « whaouh » ?

Le projet « Ma Voix », initié par Quitterie de Villepin, est très intéressant car il est en rupture avec ce que l’on a l’habitude de voir : ne pas faire de communiqués de presse, travailler de manière collaborative, ne pas avoir de chef. Il n’y a plus d’enjeu de séduction.
On désigne au tirage au sort le candidat dont on ne montre le nom ni le visage au cours de la campagne. Cette démarche est génératrice de politique en s’ouvrant à une nouvelle forme de leadership et de pouvoir. C’est une solution aux dysfonctionnements de nos institutions qui fonctionnent à la méritocratie et à l’entregent.

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