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Interview


Le monde de demain selon Alexandre Jardin


Ecrivain et cinéaste, fondateur du mouvement Bleu Blanc Zèbre

Mai 2015, Gaîté Lyrique, Paris

Le monde de demain selon eux

« Une personne joyeuse, qui transmet et communique sa joie, est plus puissante que la loi. Or pour que les choses bougent, il faut un minimum d’envie. On a aujourd’hui un vrai problème d’enthousiasme républicain. Un vrai problème de joie dans la société.

Auteur à succès récompensé très jeune (en 1986, tout juste sorti de Sciences-Po, il reçoit son premier prix pour son premier roman Bille en tête), ses ouvrages sont vendus à plusieurs millions d'exemplaires et traduits en 23 langues. Alexandre Jardin est aussi un homme engagé, avec la création dès 1999 de l'association Lire et faire lire, puis de 1 000 Mots. En 2013, il crée Bleu Blanc Zèbre (BBZ), un « do tank » de la mobilisation citoyenne qui entend mobiliser les « faizeux » de France, ceux qui font. Il est l'auteur du livre Laissez-nous faire, on a déjà commencé (Robert Laffont, 2015)

Vous avez fondé le mouvement Bleu Blanc Zèbre en 2012, quelle est la philosophie qui a présidé à son démarrage ?


Il n'y en a pas ! Nous avons justement fait le choix de ne pas avoir de philosophie précise. Le fait de se prendre en main, de passer à l'action peut avoir en effet tellement de formes que si l'on part avec une philosophie précise, on ne pourra pas créer une alliance des « faizeux ». Quand j'ai sorti le livre Laissez-nous faire, on a déjà commencé, on a essayé de m’attirer vers des sujets généraux. Mais j'ai refusé. BBZ n’est pas le lieu. Pour cela, on a des partis politiques, des think tank, etc. Chez nous le premier critère est donc le passage à l’acte : qui sait faire quoi, où, comment, à quelle heure ? Sans cela, il n'y aura pas d’unité possible parce que les « faizeux » ont des représentations du monde qui s'affrontent. Ils ont toutes les raisons de se diviser spontanément, or, vu l’état du pays, nous
faisons le choix de baser le mouvement uniquement autour de l’action, et rien d'autre. Pas sur une philosophie.

Qu’est ce qui les unit tous ?

Ils sont tous très différents. Et ils doivent le rester. Quand vous montez une organisation, vous avez tendance à vouloir emmener des personnes qui sont comme vous, des « mêmes que ». Et du coup présenter une philosophie cohérente, comme le font les partis, c’est exactement ce que nous ne voulons pas. Si l’on ne peut pas agréger des gens qui ont des approches différentes, [...] on va passer à côté d’une partie de l’intelligence du pays.

En revanche, il y a 3 autres critères fondamentaux pour nous. Les deux premiers : le passage à l'acte et l’implication de la population. La question est alors comment faire pour qu'un maximum de personnes deviennent acteurs. Parce que les êtres humains sont moins dépressifs quand ils sont acteurs - spectateur, c'est un truc de dépressif. Enfin, nous avons un troisième critère : aucun casse-couille. Vous savez, dans toutes les associations, il y a toujours des gens qui viennent par aigreur, des procéduriers. Ceux-là, on ne les rappelle pas. Pourquoi ? Parce que la joie de faire ce que l'on fait nous paraît être l'essentiel. Sans joie, on ne fait rien.

Vous avez des exemples ?

Oui. Regardez ceux qui agissent dans les centres Emmaüs par exemple : ils agissent, ils n'ont pas le temps d'être dépressifs. Je crois que ce qui plombe l’être humain, ce ne sont pas les ennuis, mais la soumission devant la fatalité. J'ai cette cette conviction que la question de la joie est centrale - je l'ai eue en lisant Romain Gary. Il raconte le quotidien des unités d’aviation de la France Libre, qui ne se soumettent pas dans une Europe pourtant soumise. On y lit un appétit de vie, ils font l’amour, ils mangent, ils lisent comme des fous, ils sont pleins de vitalité. Avec 30 000 hommes libres comme eux dans ce monde soumis de l'époque, ils ont fini par embarquer 40 millions de Français. Je préfère donc fédérer des gens dont je ne partage pas les opinions, mais qui jouissent. Car une personne joyeuse, qui transmet et communique sa joie, est plus puissante que la loi. Pour que les choses bougent, il faut un minimum d’envie. On a aujourd’hui un vrai problème d’enthousiasme républicain. Un vrai problème de joie dans la société.

Il n’y a donc pas de cohérence entre toutes ces initiatives diverses ?

Non, surtout pas ! Nous sommes pour la multi thérapie. Et nous sommes conscients qu’avec toutes ces énergies, notre mouvement sera imparfait. Au rythme où les nouveaux zèbres arrivent, c’est un peu bordélique forcément. Nous allons l’ordonner un petit peu, mais c’est volontaire et souhaitable que cela reste un peu désorganisé, parce que lorsqu’il y a trop d’ordre, l’on n’est plus en phase avec la créativité du territoire. Il faudra être vigilant pour maintenir du désordre, un « chaos fécond ». Et pour l’instant il faut vite avancer dans les projets parce qu’il ne nous reste que 24 mois avant les prochaines grandes échéances. D’ici là, il est très important que les « bouquets de solutions » que nous proposons se fixent des objectifs atteignables dans le planning fixé : c’est important pour que la confiance revienne.

Au début de votre mouvement, vous a-t-on dit que cela ne pouvait pas marcher ?

Oui, comme pour tous les militants associatifs. Mais je n’ai jamais cru les peine-à-jouir et je ne les crois toujours pas. Pour avoir pratiqué les cabinets ministériels, je sais que ce n’est pas là que vont se modéliser les solutions pragmatiques dont le pays a besoin. Ce qui me paraît utopique, c’est de penser que les problèmes du pays vont se régler en allant mettre un bulletin de vote.

Les ministres et leurs cabinets nommés par les grands corps de l’Etat, ne sont pas des « faizeux », ils ont une seule obsession : courir au Parlement faire voter une loi. C’est un monde de calcul et surtout de peur, ce qui n’est pas compatible avec l’action. C’est difficile de jouir en ayant peur. Or les militants associatifs et les élus locaux, ne sont pas dans ces stratégies. Ils ont quelque chose de différent dans leur nature, ils sont des gens qui font.

Qui sont ceux que vous appelez les « mini-Colbert » ?

La haute fonction publique, qui colonise nos systèmes partisans, n’est pas peuplée de gens de métiers, attachés à des valeurs de métiers. C’est un monde normatif. Or la vie ne fonctionne pas ainsi ! Depuis 30-40 ans, on est entré dans une folie d’empilement de lois et de règlements. Ceci nous place dans un pays à l’arrêt où l’on se bat pour faire annuler des détails parfois insignifiants. Le souci des normes, c’est qu’elles sont toutes justifiées individuellement, mais prises dans l’ensemble, elles nous font arriver à quelque chose qui frise la folie. Cest là que l’on réalise qu’il y a un souci : personne n’a cette nécessaire vue d’ensemble pour harmoniser l’ensemble. C’est un système qui s’est « énarchisé » à tous les étages.

Vous parlez beaucoup de gaieté dans votre livre, mais aussi de ras-le-bol. Est-ce un autre moteur d'action ?

Les deux le sont ! Le problème central, c’est nous. Individuellement. Qu’est-ce qui nous a pris de nous soumettre à un système pareil ? Pourquoi les militants, les entrepreneurs, les élus locaux, se sont-ils soumis à une techno structure avec une telle docilité ? Nous avons une aptitude collective à la soumission, qui est étonnante. Je n’ai pas cette culture-là. Et les zèbres eux, sont des insoumis. Ils ont une capacité à ne pas se soumettre, que ce soit à la fatalité, à un raisonnement pré-établi, ou à un cadre de pensée, qui font que le pays est à l’arrêt.

Les partis politiques existent. On ne peut pas les faire disparaître en un coup de baguette magique. Alors comment comptez-vous procéder ?

Nous allons négocier. Et nous allons leur dire en résumé : « Laissez-nous faire ! ». Les zèbres, ce sont des gens qui ont gagné du crédit moral par leur action. Donc nous allons proposer au monde des entrepreneurs, des associations, et des élus locaux, des contrats de mission, de la délégation de service public. Car pour que quelque chose ait lieu, il faut de bons opérateurs sur le terrain, capables de « faire ». C’est le principe d’une révolution, qui se base sur le crédit moral, la preuve par le résultat.

Mais attention : si l’on ne fait que réunir des « faizeux », cela donne un catalogue qui n’avance pas et ne sert à rien. Nous réunissons donc les « faizeux » au sein de « bouquets de solutions ». Ce sont des équivalents de ministères civils, qui comptent des entreprises, des associations, des maires, etc., toutes les formes de « faizeux ». Ils vont apprendre à coopérer et à fabriquer une offre commune. Nous allons monter des politiques publiques portées par des acteurs de la société civile et des élus locaux. Nous allons faire un opérateur pour mutualiser les solutions technologiques à bas coût expérimentées par les maires, et pouvoir proposer ces services à plus de communes. Partout, nous cherchons les « faizeux » pour rejoindre les bouquets de solutions, car ils ont quelques coudées d’avance.

Vous faites souvent référence à De Gaulle et à ses actions passées. Etes-vous un nostalgique ?

Je suis nostalgique d’une aventure. Ce qui crée la France, c’est l’esprit d’aventure, pas l’esprit de prudence. Si l’on ne redevient pas un pays aventureux, nous allons passer à côté de nous-mêmes.

Retrouvez l'intégralité de l'interview filmée lors de la 59ème édition des UP Conferences à la Gaïté Lyrique, animée par Alexis Botaya de Soon Soon Soon.

Crédits photo : © UP Conferences





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