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Interview


Le monde de demain selon Alexandra Jaffre


Designer et historienne de l'art, co-commissaire d'exposition à la Biennale Internationale de Saint Etienne

Mars 2015, Biennale de Design, Saint Etienne

Le monde de demain selon eux

« Les designers utilisent les codes esthétiques liés au bizarre et à l’'étrange pour déclencher le rire ou l’'interrogation, qui font passer un message. C'’est une notion d'’une énergie et d'’une générosité incroyables. Le designer joue et il nous invite sur son terrain de jeu.

Formée à l'Ecole du Louvre, Alexandra Jaffré est historienne de l'art et spécialiste de l’'histoire des arts décoratifs du XXe siècle, qu'elle fusionne avec le design contemporain. Elle a collaboré avec Benjamin Loyauté sur les expositions "Reason Design Emotion" au Musée National de Chine à Pékin en 2011 et "Nighttime-Dreamreal" au Power Station of Art de Shanghai en 2013. Elle est Commissaire à la Biennale de Saint-Etienne avec Bart Hess pour l'exposition "Vous avez dit bizarre ?" qui explore la notion de grotesque aujourd'hui, à travers une sélection de créations de 40 designers.




Vous faites partie des Commissaires d'exposition à la Biennale Internationale de Design, comment êtes-vous arrivée là ?

J'’avais travaillé avec Benjamin Loyauté sur deux précédentes expositions de design en Chine, à Pékin et à Shanghai en 2011 et 2013. Vivre des expériences avec de jeunes designers, les promouvoir à l'’étranger dans le cadre d’'expositions très exigeantes, partager leur créativité avec le public est devenu mon moteur. Cette collaboration avec Benjamin Loyauté, nommé co-commissaire général de la Biennale, a évolué sous une autre forme : il a soutenu ma proposition car mon regard n’'est pas uniquement centré sur le design et je n'’ai pas d'’idées préconçues sur ce monde. C’'est fantastique d'’avoir pu intégrer de la mode, des bijoux et des accessoires, en plus des objets et des meubles. L'’équipe de la Cité du Design a été audacieuse d'’accepter un projet mêlant design et bizarre sur le thème général des Sens du Beau, de se risquer hors du design industriel et technologique, hors des sentiers battus.

Comment est venue l'idée de travailler sur le grotesque ?

Dans une société essentiellement médiatique qui se concentre sur le paraître, la recherche de la perfection et de la standardisation, explorer le « laid », cette autre forme de beauté, me semblait beaucoup plus libre, beaucoup plus drôle. Comme une bouffée d'’air frais. On réduit souvent le grotesque à l’'absurde ou au ridicule, il est en fait bien plus riche.
Les designers utilisent les codes esthétiques liés au bizarre et à l’'étrange pour déclencher le rire ou l’'interrogation, qui font passer un message. C'’est une notion d'’une énergie et d'’une générosité incroyables. Le designer joue et il nous invite sur son terrain de jeu.
Le "Knitted Boyfriend" par exemple, le prince charmant de l’'artiste Noortje de Keijzer, est soit drôle soit amer - selon les lectures. Entre le noeud traditionnel de nos grands-mères et les rencontres virtuelles de la Toile, son homme idéal en tricot est toujours présent, toujours content, et il prend vie dans une vidéo tissée d'’humour. Le caractère provocateur du grotesque nous déstabilise dans notre système établi, il nous pousse à nous questionner sur nos dogmes, sur les vices de notre temps. En même temps, il donne une place libre à nos émotions et à notre imaginaire. Avant tout, compte cette idée de joie et de communication. Le visiteur déambule dans l’'exposition, guidé par le plaisir de la découverte et de la surprise. Rien n’'est imposé, ni le parcours, ni la lecture des informations, puisqu’'elles ne sont pas collées aux oeuvres. Chacun est invité à contempler ou à rêver comme Alice au Pays des Merveilles.

Comment avez-vous sélectionné les objets présents sur place ?

Mon amitié avec le designer hollandais Eelko Moorer basé à Londres a été décisive. Son Jungle Vase aux très longs cheveux en silicone est un objet grotesque par excellence : on l’'aime ou on le rejette, on est dans cette zone d’'inconfort et d'’indétermination émotionnelle qui fait que l’'on peut changer d’'avis. C'’est cette liberté d'’évolution qui est fondamentale. L'’idée avec Bart Hess, l’'artiste hollandais avec qui j’'ai assuré le co-commissariat, était d’'avoir des projets ambigus, subversifs, ambivalents mais toujours optimistes. Chaque projet est généreux parce qu'’il n’est pas enfermé dans les contours d’'une définition emprisonnante. C'’est pourquoi le visiteur peut entrer en interaction émotionnelle avec l’'objet, il peut y projetter son monde imaginaire : est-il érotique, est-il vivant, est-il mou, est-il monstrueux ? Les bijoux-insectes de Dorry Hsu vont-ils nous dévorer ou nous sublimer ?
Cette indétermination est l'’énergie du bizarre. Chaque interprétation sera différente selon le vécu du designer, du commissaire d’'expo, de notre voisin ou de notre enfant. Aucune ne prévaut sur l’'autre, elles sont libres, elles s’'expriment spontanément et sont toutes passionnantes à entendre.

Quel message cherchez-vous à faire passer au grand public avec Vous avez dit Bizarre ?

Cette exposition est pour tout type de public et avant tout pour les enfants et les personnes qui ne connaissent rien au design. Pas besoin de filtre intellectuel pour comprendre : seul compte ce plaisir des yeux, celui de l'’exploration et de la surprise. J’'ai vu des personnes sourire, rire, des enfants échapper à leurs parents et courir vers les objets. Cette force est aussi générée par la scénographie de Bart Hess.
Dans cette grotte, cinq immenses colonnes, recouvertes d'’une texture molle, de couleur chair et au plissé aléatoire, accueillent sur leur plateforme ronde ces oeuvres de design. Mille visions apparaissent, interconnectées : évoquent-elles un arbre noueux et déformé, un animal marin gracieux, une fontaine merveilleuse, une colonne baroque qui fond, une accumulation cartilagineuse, des stalagmites organiques ou les piliers de l’'Atlantide ? On est aux frontières d’'un monde connu qui se dérobe, on va basculer dans un monde fantastique. Cet univers très corporel, très sensuel, qui provoque une incroyable attirance physique.
Si les petits et les grands ressortent de cette grotte symbolique émerveillés, joyeux et surtout stimulés dans leur imaginaire, alors le but est atteint.

Avez-vous vu les autres expositions sur le site de la Cité du Design ? En avez-vous une favorite ?

Trois expositions en fait. Celle du Bestiaire de Ionna Vautrin, parce qu’'elle est ludique, pleine de vie et qu’'elle permet aux enfants d’'exprimer leur créativité en dessinant leurs propres costumes. Celle d'’Oscar L'hermitte No Randomness car la beauté du design est dans l’'évidence de son utilité. J’'entendais un visiteur heureux d’'avoir si bien compris l’'intelligence des objets du quotidien. Et la fascinante Form follows Information du Studio GGSV, de Stéphane Villard et Gaëlle Gabillet, avec des créations qui matérialisent l’'invisible. Comment le designer donne corps à des formules mathématiques abstraites par exemple. Les oeuvres, qui unissent matériel et spirituel, sont mises en scène dans une magnifique scénographie rythmée d’'immenses totems très colorés. Les grandes baies de la Manufacture sont recouvertes de vitraux qui nous plongent dans une atmosphère quasi mystique. J’'étais notamment attirée par le Chant des Quartz de Laura Couto Rosado : le champ (!) magnétique, cette énergie de la pierre, est transformé en son.
La Biennale est « belle » dans toute la diversité de ses propositions et surtout par la générosité de ce geste de partage de tous ceux qui lui ont donné vie.

Quel a été votre dernier effet "whaouh" ?

L’'exposition « David Bowie is » au Victoria and Albert Museum de Londres en 2013, avec une scénographie époustouflante. Être avalée dans la folie de son univers et ré-écouter ses titres qui appartiennent à notre inconscient collectif était une expérience fabuleuse. Aussi puissant que l’'union magique de la foule lors d’'un concert. La sollicitation au niveau culturel est telle qu'’il est difficile est de conserver une trace ou un souvenir car nous sommes saturés. Oublier un nom, une information, une date, la forme ou la signification d’'une oeuvre n’'est pas important. Seule compte la trace émotionnelle qui a marqué le curieux, celle qui changera peut-être le chemin du voyageur.





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