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Interview


Le monde de demain selon Rym Trabelsi & Marguerite Dorangeon


Co-fondatrices de Clothparency

Octobre 2018, à Paris

Le monde de demain selon eux

« Ce qui manque à ce secteur c’est une information qui permette au consommateur de bien choisir ses vêtements et donc inciter les marques à faire mieux.

Rym et Marguerite sont les créatrices de l’application Clothparency qui permet en un instant de savoir dans quelles conditions a été fabriqué le tee-shirt que vous vous apprêtez à acheter. Elles se sont lancées dans cette aventure pendant leurs études à AgroParisTech et se consacrent à 100% à ce projet depuis plusieurs mois. Nous sommes allés les rencontrer à l’incubateur de Makesense et vous pourrez les retrouver aux Fashion Tech Days à Roubaix la semaine prochaine…



Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Marguerite : je suis ingénieure de formation, diplômée d’AgroParisTech où j’ai rencontré Rym. Après mes études, j’ai suivi une formation en développement web avec Le Wagon et c’est avec ces bases que nous avons pu lancer la version bêta version de Clothparency. C’est donc pour cela qu’aujourd’hui je m’occupe principalement du produit, que ce soit l’application ou l’algorithme de notation.

Rym : je suis aussi ingénieure agronome de formation et comme Marguerite, je suis sensibilisée aux questions environnementales et sociales depuis longtemps. De mon côté j’ai eu des expériences dans le développement durable, notamment dans la distribution agroalimentaire. J’ai aussi travaillé en tant que consultante en stratégie de développement durable auprès de groupes de mode que j’aidais pour identifier les risques sociaux et environnementaux de leurs chaînes de production.


Pourquoi avoir eu envie de vous lancer sur le secteur de la mode ?

R : Il y a eu un concours lancé par H&M autour de la mode responsable quand nous étions étudiantes en spécialité innovation à l’AgroParisTech. Nous avons été voir par curiosité ne connaissant pas le sujet et nous avons été bouleversées de voir que les vêtements qu’on achète peuvent avoir été faits par des enfants, des femmes en danger, peuvent polluer des cours d’eau utilisés par des villages… Nous nous sommes alors beaucoup renseignées et nous avons remarqué que peu d’alternatives étaient connues alors que dans le secteur alimentaire par exemple, tout le monde sait qu’il peut acheter bio ou local, ce n’est pas si simple dans la mode.

M : Effectivement, alors que les alternatives existent ! Au début, en tant qu’ingénieures nous avons réfléchi à apporter une nouvelle solution : un nouveau tissu innovant, moins polluant, mieux conçu pour la planète et pour l’homme… Mais quand nous avons fouillé, nous avons bien vu que beaucoup de choses existaient déjà, pourtant lorsqu’on achète nos vêtements nous n’avons aucune visibilité à ce sujet. Nous ignorons que tel matériau pollue moins qu’un autre, que des marques sont plus engagées socialement que d’autres… En parallèle avec notre expérience du côté des marques, nous savions que ce qui pouvait les motiver à faire mieux, c’était qu’il y ait une demande et une visibilité auprès des consommateurs. Pour nous c’était clair : ce qui manque à ce secteur c’est une information qui permette au consommateur de bien choisir ses vêtements et donc inciter les marques à faire mieux.


Qu’est-ce qui a été déclencheur pour vous lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

M : Au départ ce n’était qu’un projet étudiant pour lequel nous avons réalisé une enquête en ligne. En très peu de temps il y a eu énormément de réponses et de partages notamment de la part de marques et d'ONG. Le besoin était bien réel, c’est là que nous avons réfléchi à la manière de mener concrètement ce projet.
Ensuite, 6 mois plus tard, après avoir vraiment analysé le marché, rencontré des experts, des marques et des consommateurs, nous avons décidé de lâcher nos boulots et de nous mettre dessus à plein temps.

R : Nous avons postulé à plusieurs concours d’innovation, ce qui nous a permis de réfléchir aux détails de notre modèle, de définir notre road map Parmi eux, nous avons été finalistes de Live for Good, des Talents JO 2024 de la mairie de Paris ou encore de Start-n-ESS. Cela a confirmé qu'il y avait de vraies attentes et effectivement, c'est là que nous avons décidé de nous y mettre à fond !


Aujourd’hui, où en êtes vous ?

M : Après avoir eu une phase d’exploration pour connaître parfaitement le secteur et l’univers dans lequel nous nous lancions, nous avons rencontré des consommateurs pour mieux comprendre la solution dont ils avaient besoin. Nous avons aussi vu des marques pour savoir comment nous positionner et quel niveau d’engagement elles avaient et des experts pour définir notre algorithme de notation. Après cela, nous avons lancé la version bêta en juillet dernier. Nous avons eu des premiers résultats qui nous permettent maintenant de savoir où aller ; c’est à dire construire un produit fiable, de qualité et avec une bonne expérience utilisateur. Pour le moment nous sommes vraiment concentrées sur le produit, l’acquisition utilisateurs viendra par la suite.


Comment définissez-vous votre mission ?

M : Permettre à chacun de faire des achats de vêtements éclairés, en toute connaissance de l’impact social et environnemental de ces derniers.

R : Aujourd’hui, nous ne pouvons acheter nos vêtements qu’en considérant le prix et le style. Pourtant, selon nos enquêtes, le 3ème facteur d’achat est l’impact social et environnemental !


Comment avez-vous conçu votre algorithme de notation ?

M : Notre positionnement, c’est de rendre visible auprès du consommateur tout le travail réalisé par les éditeurs, les ONG et les associations qui sont sur le terrain. Nous ne faisons pas d’audit ni d’évaluation, nous transmettons l’information existante. Aujourd’hui nous alimentons l’algorithme avec des données open source et demain, cela pourra fonctionner par apports collaboratifs avec des acteurs intéressés.

R : Il y a énormément de données disponibles sur internet d’acteurs de confiance, le problème, c’est qu’elles sont dispersées. Par exemple l’OXFAM va vérifier certaines choses et les publier dans un PDF quand l’ADEME va publier un fichier Excel… Finalement, toutes ces données ne sont pas disponibles au moment de l’acte d’achat. Le gros du travail consiste encore aujourd’hui à identifier toutes ces sources d’information fiables, les qualifier et voir comment nous pouvons les intégrer dans notre application pour que les gens puissent y avoir accès au bon moment lors de leurs achats.
Pour cette première version, c’était la meilleure façon de commencer à agréger des données de manière indépendante sans avoir à solliciter les marques pour qu’elles nous apportent de l’information. La deuxième étape sera de permettre à chacun d’alimenter l’outil avec des données sur les marques, leurs engagements…

M : En fait Clothparency est dans la mode, un mélange entre Yuka et Open Fact Foods : nous créons la base de données et nous proposons la solution qui met cette information à disposition.

R : Aujourd’hui, nous sommes déjà capables de différencier la performance des marques selon qu’elles réalisent des audits de leurs fournisseurs. Certaines marques ne connaissent même pas leurs propres fournisseurs ! Rien qu’avec cela, nous pouvons déjà d’orienter les consommateurs vers des marques qui font plus d’efforts. Pour le moment, nous n’avons pas encore besoin d’aller dans un niveau de détail important sur la traçabilité et les matières premières parce qu’il y a déjà des énormes différences en terme d’engagement des marques.

M : En plus de prendre cela en considération, nous nous basons aussi sur un critère facile à prendre en compte : l’impact sur l’environnement des matériaux. Une base de données existante permet de le mesurer, donc en plus des informations d’engagement des marques nous ajoutons l’impact lié à la composition des produits.


Justement, quels sont les critères composant votre algorithme ?

R : Il y en a neuf : l’impact sur le changement climatique, la pollution de l’eau, le recyclage, les conditions de travail, la transparence des fournisseurs, la toxicité, le savoir-faire, le bien être animal et l’agriculture bio. Cela reste encore en construction, nous faisons des tests avec notre communauté qui est très engagée et motivée. C’est avec elle que nous menons notre réflexion, notre travail s’améliore de façon collaborative.


Comment hiérarchisez-vous ces critères ?

R : Indépendamment, tous les critères se valent. C’est à dire que nous ne considérons pas la pollution de l’eau comme étant plus grave que des mauvaises conditions de travail. Cependant, nous identifions au sein de chaque critère les informations qui nous permettent de définir un niveau d’engagement. Par exemple dans le cadre du bien être animal, le score minimal c’est lorsqu’il n’y a pas d’information sur le sujet, et évidemment quand il y a un scandale, il y a un malus. À l’inverse, si une marque déclare sur son site qu’elle est engagée sur ce critère, cela va ajouter quelques points. Davantage de points seront accordés si PETA a évalué la marque comme étant « cruelty free » et encore plus si l’association établit que la marque est totalement vegan et ne teste pas ses produits sur les animaux.


Quelles sont les prochaines étapes pour Clothparency ?

R : Clothparency est incubé chez Makesense depuis Mars et va bientôt devoir partir. Nous cherchons des locaux pour l’année prochaine et aussi à recruter : un profil technique et un autre commercial, le tout en cherchant également des financements !

M : Côté produit, nous cherchons toujours à l’améliorer en échangeant avec nos utilisateurs, nous sommes vraiment dans un mode de co-construction. Clothparency est aujourd’hui une web-app, l’objectif est de développer une application native sur Android et iPhone.


Quelles sont selon vous les trois grandes tendances du monde de demain ?

R : Soon, les consommateurs n’achèteront plus simplement pour acheter mais aussi pour agir. Je pense que c’est un énorme changement. On peut considérer que ne pas acheter est déjà un moyen d’agir.

M : Soon, la seconde main, la location ou encore le Do It Yourself seront ancrés dans les usages.

R & M : Soon, nous aurons besoin de mettre plus de sens dans ce que nous faisons et nous nous engagerons davantage dans des projets de l’économie sociale et solidaire.


Quel a été votre dernier effet « wahou » ?

R & M : Nous avons été impressionnées par les mouvements populaires qui ont suivi la démission de Nicolas Hulot !




Pour en savoir plus sur Clothparency, rendez-vous ici.





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