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Repenser le monde par le design

Si les designers étaient impliqués dans les prises de décision, ça se passerait bien mieux

Dominique Sciamma, président de l’APCI – Promotion du design et Directeur de CY École de Design – la première école de design dans une université en France qui ouvrira en septembre 2021 – est intervenu le vendredi 25 septembre à l’événement Les Germinations, organisé par TEK4life.

Mathématicien et Informaticien de formation, il a fait ses armes dans les années 80 et 90 au sein de grandes entreprises tech où il s’est intéressé de très près aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle (à l’époque où ce n’était pas “à la mode”) et au multimédia. Il lance en 1995 le premier site internet du quotidien La Tribune, puis s’investit progressivement dans l’école Strate, co-fondée par son frère jusqu’à en prendre la direction en 2013, après y avoir notamment développé des activités autour des objets intelligents et créé l’activité de recherche. C’est en octobre 2020 qu’il annonce rejoindre CY Cergy Paris Université pour y créer une école de design.

Dans cette interview, il nous livre sa vision du design. Nous parle de ce que cette méthode (et non cette discipline) a à apporter au monde, et évoque des pistes pour y parvenir. Selon lui, nous contribuons toutes et tous, de l’éducation à la politique en passant par les entreprises, à un grand projet collectif appelé “progrès” que nous devons impérieusement repenser.

Quelle définition donnez-vous au design et au verbe “designer” ?

Pour moi le design est plus qu’un métier ou une discipline, c’est un champ de force de transformation. Il est incarné par des professionnels : les designers. Et ces derniers sont des vecteurs exigeants de la complexité du monde. Leur objectif est de contribuer à créer les conditions d’expériences de vie réussies.

Chaque mot a son importance. Contribuer, cela veut dire qu’on ne le fait jamais tout·e seul·e. Les personnes ou les disciplines qui résolvent des problèmes seul·es, ça n’existe pas. Il s’agit toujours de contribution, ce sont des talents individuels pour des réussites collectives.

Le design c’est […] contribuer à créer les conditions d’expériences de vie réussies

Pour le reste, cela signifie qu’il n’y a pas un seul moment de nos vies qui soit anodin. Une rencontre amoureuse sur la terrasse d’un café à Rome, ça se designe. On peut faire en sorte qu’elle soit la plus belle possible. Une personne en phase terminale d’un cancer dans une chambre d’hôpital, ça aussi ça se designe. Pour que le patient soit bien considéré, qu’il ne soit pas vu comme une maladie ou un corps en dégénérescence, qu’il puisse rester digne… Tout doit être designé de manière à ce que l’expérience de vie de tous les protagonistes – et pas seulement celle du patient – soit la plus “réussie” possible. Parce que oui, on peut accompagner dignement les gens dans la mort, comme on peut faire en sorte que cette rencontre amoureuse sur une terrasse romaine se passe super bien.

Enfin, si l’on reprend la définition que j’ai énoncée : contribuer à créer les conditions d’expériences de vie réussies, c’est, in fine, la définition de la politique. Le design c’est de la politique.

Alors est-ce que la politique est design ?

Elle devrait l’être ! Il suffit d’observer l’étymologie du mot design. Cela vient du mot italien designio qui veut dire à la fois le dessin et le dessein. Fut un temps, ces deux mots n’en formaient d’ailleurs qu’un seul. Le dessin, c’était le plan. Un plan c’est un projet, et donc un dessein. On retrouve aussi cela dans la définition anglaise du mot design. 

Malheureusement aujourd’hui, la politique ne suit pas la voie du design. Parce qu’il y a quelque chose qui est plus fort que le projet lui-même, ce sont les conditions dans lesquelles vous le mettez en oeuvre. Au-delà de la (bonne) volonté des gens, il y a les inerties organisationnelles, décisionnelles, culturelles et politiques. La France est, par construction historique, un pays pyramidal. Ce n’est donc pas parce qu’il y a quelqu’un au sommet de cette pyramide qui a un projet que cela va changer grand chose. Il y a la pyramide en dessous. Aussi y-a-t-il un immense travail à effectuer pour changer non pas le projet, mais bien les conditions dans lequel le projet peut être mis en oeuvre. À la fois la manière dont nous identifions les problèmes, les étudions, invoquons des regards et des cultures différentes, acceptons de ne pas être d’accord… Nous devons sortir d’une culture hégémonique des technocrates, ceux qui se partagent le pouvoir depuis toujours et qui, quand ils ont un gros problème à résoudre, font appel à leur·es ami·es d’école et sont persuadés qu’il ne s’agit que d’une question de réglage, de temps ou d’argent. Sauf que non, c’est une question de méthode, c’est ça qui leur manque.

Comment peut-on apprendre cette méthode ? Le design ?

C’est finalement assez simple. On n’arrête pas de nous rebattre les oreilles avec les soft skills, que l’on oppose aux hard skills. On nous dit que c’est ce qu’il faut rajouter, la petite couche qui va d’un coup nous rendre un peu plus présentable. On se trompe, les soft skills, ce sont les véritables hard skills. Maîtriser les équations, les outils mathématiques ou informatiques c’est à la portée de n’importe qui, avec – évidemment – du travail. Il y a quelque chose de statique, ça s’écrit, ça ne se vit pas. À l’inverse, les soft skills sont par définition des talents qui s’expriment, se créent et se musclent dans la vie, en faisant. Les talents qu’il faut ce sont ceux-là : la capacité à travailler ensemble par exemple. Et ici, c’est bien plus que du “travail d’équipe”, c’est d’abord se respecter et se faire confiance. Peu importe nos métiers et nos opinions, en acceptant nos différences. Peut-être que personne n’a raison, mais qu’à plusieurs, en croisant les regards, une forme d’équilibre cognitif peut naître de cette tension. Les soft skills ce sont aussi la créativité, l’empathie… C’est ce qu’il faut développer chez chacun d’entre nous, en tant que professionnels et citoyens.

Les soft skills, ce sont les véritables hard skills

Pour avoir ces talents, il faut les enseigner le plus vite possible. Nous sommes dans une situation catastrophique en France : les écoles sont bâties sur un modèle datant du XIXème siècle et de la révolution industrielle où l’on formait des ingénieurs à la conception des usines, des techniciens pour les poster sur les lignes d’assemblage, des commerciaux, … L’école doit être dynamitée. Il faut apprendre aux gens différemment, connecter les savoirs à leurs objectifs et être attentifs au lien… Nous devons (ré)apprendre à prendre soin de nous-mêmes, de nos proches et de la planète. Cela peut se faire dès le plus jeune âge, tout au long de la scolarité, et même après. Il faut passer d’une volonté de transmission de savoir (avec l’idée que l’on trouvera bien un moyen de mettre en oeuvre) à une transmission de projet, qui doit être : ”comment faire pour bien vivre ensemble” ? L’enjeu c’est que tout le monde puisse développer son projet sans qu’il soit en opposition avec celui des autres. Je pense que c’est possible. Mais il y a du boulot, et un vrai risque de “ghettoïser” la méthodologie, comme c’est en partie le cas avec le design thinking qui est beaucoup enseigné (par des consultants plus que par des designers d’ailleurs) mais très rarement utilisé. Pourtant cette méthodologie a vocation d’être systématiquement utilisée !

D’autant plus que lorsque c’est le cas, on finit par l’oublier, cela devient un automatisme. Par exemple, personne ne parle plus du fait que les gens savent écrire ; et à l’inverse on s’inquiète quand les gens ne savent pas écrire. Un jour, je l’espère, tout le monde maîtrisera la méthodologie du design, ce sera la méthodologie standard. Et il n’y aura plus d’école de design, ça n’existera plus.

Et les écoles de design dans tout ça ?

Toutes les écoles de design ont hérité d’un passé dont elles sont fières mais qui représente un poids. Nées comme des écoles de design industriel ou de beaux arts, elles doivent devenir des écoles de design post-industriel, de design d’expériences, de services, de systèmes. L’objectif ultime d’une école de design, c’est le design de la décision.

Là où le biais – qu’il soit positif ou négatif – risque de s’introduire, c’est dans nos décisions, donc très en amont. Et aujourd’hui, les décisions sont prises par des personnes qui ne maîtrisent pas le design. Pire, elles sont prises dans des cercles où il n’y a pas de designers. Et de leurs décisions découlent énormément de choses.

On peut faire du design après coup, après la prise de décision, mais ce sera soit pour panser ce qui a été mal pensé soit pour mettre de la “beauté” là où il n’y en a pas.

Il faut donc remonter le plus haut possible et appliquer la méthodologie du design bien plus tôt. Si les designers étaient impliqués dans les prises de décision, ça se passerait bien mieux. Pour cela, il faut les former, et donc que les écoles se donnent des moyens, des méthodes et des programmes permettant de préparer des designers à être – au même titre que leurs pairs ingénieurs ou managers – des preneurs de décisions. Bien sûr, il faut aussi qu’ils en aient envie et que ce soit pour ces raisons qu’ils intègrent l’école.

Peu d’écoles font cela aujourd’hui, mais elles en prennent le chemin. Quand on passe du design produit au design d’interfaces et au design de services, on se rapproche progressivement des expériences de vie et donc des enjeux politiques.

Il n’y a plus d’isolats. Tout fait système : nos vies, nos sociétés, la planète… Il faut penser de manière systémique. Et le système actuel est en crise absolue : biodiversité, crise sanitaire, inégalités sociales et économiques, réchauffement climatique, etc. Il va donc bien falloir que nous prenions les bonnes décisions.

Qu’est-ce que la crise sanitaire actuelle a à dire du design ? Ou l’inverse ?

En novembre 2019 j’avais demandé à l’ensemble du corps enseignant de l’école de repenser leurs enseignements à l’aune des 17 objectifs du développement durable. Cette grille vaut ce qu’elle vaut mais a le mérite d’être universelle : comment on se re-synchronise avec cela ?

Quand la crise du covid-19 a commencé, je me suis dit que c’était le début de la révolution. C’était évidemment impossible que ça n’ait pas de répercussions. Ce qu’il s’est passé est unique. Pour la première fois de l’histoire de l’Humanité, des pans entiers de l’économie mondiale se sont arrêtés, la récession touche tous les pays du globe, etc. Tout cela simplement parce qu’on s’est arrêté. Cela a révélé la fragilité consubstantielle du système : ça ne peut pas marcher comme ça. Alors qu’est-ce qu’on fait pour changer ? Comment on se met à la hauteur des enjeux ? Comment on accélère notre migration vers une école de la décision ?

Pour le design, c’est une claque. Quand on est une école de design qui prétend vouloir rendre le monde plus simple, plus juste et plus beau, nous avons intérêt à être à la hauteur.

Comment, dans le contexte actuel, rendre le monde plus simple, plus juste et plus beau ?

Si l’on veut que cela dure et que ce soit mis en oeuvre par nos enfants, et les leurs et ainsi de suite, la première des choses c’est l’éducation. Il y a une appétence chez les jeunes pour des justes causes. La jeunesse est prête à changer. Il faut capitaliser là-dessus et lui donner des occasions de s’engager. Et ça commence en partie à l’école, avec des initiatives comme l’Appel lancé par le Shift Project, que j’ai d’ailleurs signé aux côtés d’une centaine d’autres directeurs et directrices d’écoles (NDLR : L’Appel – Pour former tous les étudiants du supérieur aux enjeux climatiques et écologiques). Celui-ci a pour ambition d’inciter à la formation des étudiants aux enjeux du réchauffement climatique.

L’ESC Clermont a par ailleurs conçu avec Strate un Master of Science : “Anthropocene by Design” qui va permettre de former, en un an, des activistes de la transformation par le design.

La jeunesse est prête à changer. Il faut capitaliser là dessus et lui donner des occasions de s’engager.

Au-delà de l’éducation, l’entreprise est elle aussi le lieu de cette transformation. Dans la lignée de ce qui a été fait avec la loi PACTE et les entreprises à mission, il faut que les entreprises se saisissent de leurs responsabilités environnementales, sociales et politiques, pour re-synchroniser leurs intérêts avec l’intérêt de tous et de chacun. Je pense que c’est possible mais surtout, je crois que c’est la seule possibilité qu’il leur reste pour exister, ne serait-ce que pour attirer les talents.

Enfin, après l’éducation et l’entreprise, il y a la politique elle-même. C’est-à-dire les engagements politiques dans les municipalités, les associations… sur le terrain ! C’est la clef de notre salut politique : comment se reconnecter au réel ? 

Vous interviendrez lors de la table ronde “les nouveaux récits” à l’événement Germinations, pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense que c’est vraiment de cela dont il s’agit : quelle Histoire voulons-nous écrire ? Où veut-on aller ? Quel est le projet ? Le message que j’y passerai est celui que je viens de vous livrer : faire du design, c’est faire de la politique. Il faut sortir de ce monde cartésien où l’on se contente de faire ce que l’on sait faire. Chacun est à la tâche, fait des choses de son côté du mieux qu’il peut en espérant que cela se passe bien et “comme par hasard”, tout cela mis ensemble forme un projet qui s’appelle le progrès. Nous, designers, participons aussi à cela. Nous avons contribué à rendre des choses plus belles sans vraiment se préoccuper d’où elles venaient et à quoi elles serv(ir)aient vraiment. Il faut changer tout cela : se mettre à penser globalement le projet. Nous sommes tous propriétaires de ce projet qui fait système.

Nous devons lever le nez et nous demander à quoi nous contribuons

Nous ne sommes pas étrangers à ce qui se passe en Inde, en Chine, aux Philippines, aux États-Unis… nous sommes tous connectés, parce que tout fait système. Notre responsabilité est immense. Nous devons lever le nez et nous demander à quoi nous contribuons. Faire ce que nous faisons parce que nous savons à quoi cela contribue et ne pas le faire si nous ne sommes pas d’accord avec ce à quoi cela contribue. En somme : nous devons être capables de prendre des décisions et ne faire que ce que notre conscience (politique) nous dit de faire et d’en mesurer les conséquences.

Pouvez-vous nous partager des exemples d’applications design qui ont fait leur preuves ?

Je pense spontanément au masque de plongée de Decathlon. Au moment de sa création, c’était en soi une merveille même si cela pouvait être perçu comme anodin. Il suffit de regarder comment cela a été utilisé lors de la crise du covid-19. Cet objet a été détourné de sa destination première pour servir à assister des malades dans leur détresse respiratoire.
Pour aller plus loin du côté des entreprises, en dehors de celles pour qui le design est absolument stratégique – comme PSA ou Renault – j’en connais très peu qui ont un·e designer au sein de leur board. Et on ne peut plus prendre Apple en exemple qui a perverti le design pour en faire un levier marketing.

Je pense également à ce que font les Sismo à travers la Chaire de Philosophie à l’hôpital, une initiative prise par Antoine Fenoglio et Cynthia Fleury, qui fait monter le niveau de la réflexion en croisant la philosophie et le design au service de la santé. C’est un travail en amont qui est très important et qui se place dans une démarche plus politique et sociétale.

Enfin, j’aimerais évoquer l’État de Singapour où j’ai eu l’occasion de vivre quelques années. L’État a décidé de faire du design une méthode propre, qui lui permet de penser son propre changement. Ils organisent un plan stratégique du design tous les cinq ans dont les conclusions sont annoncées par le Premier Ministre. C’est singulier. Certes, Singapour est plus petit que beaucoup d’autres États, mais peut-être que c’est un bon exemple de la manière dont un territoire se saisit du design pour penser son futur dans un monde complexe, dangereux et parfois hostile.

Pour conclure, si on ne met pas le design au bon endroit, ce ne sera que du décor ou du rattrapage. Il faut dès maintenant mettre le design le plus haut possible pour faire en sorte de prendre les bonnes décisions au bon moment et de l’amont à l’aval. Nous ne sommes plus dans les Trente Glorieuses où l’on pouvait se permettre des largesses. Nous sommes condamné·es à de l’optimisation, de la sobriété, de la justesse… C’est maintenant qu’il faut prendre des décisions justes.

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