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Sophie (à gauche) et Solenn (à droite)

(Re)donner du sens à la société

Le rapport féminin au monde est fait de coopération, d’appropriation, de relation. On a besoin aujourd’hui de cette réorientation féminine du monde.

Pour la Journée Internationale des Droits des Femmes, le 8 mars, l’association Eklore orchestre la 2ème édition de l’événement Debout Citoyennes. Cent femmes parleront au rythme de l’égalité et au nom de l’humanité.
Solenn Thomas, fondatrice du mouvement et Sophie, bénévole au sein de l’association depuis 4 ans, nous rappellent dans cette interview les fondamentaux d’une mobilisation née d’un besoin de donner aux femmes de la voix, leur voix.

Quelle est la mission d’Eklore et qu’est-ce qui a évolué depuis ses débuts ?

Solenn : Au départ, c’était une problématique très personnelle : “comment je trouve du sens dans mon travail ?”. C’était très égoïste, mais au fur et à mesure c’est devenu une volonté de m’engager pour participer à la création d’une société qui donne du sens à tout le monde. Et tout le monde, c’est les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les français, les immigrés. Faire en sorte que le travail soit épanouissant et au-delà du travail, que la société offre des conditions de vie épanouissantes. C’est ça l’histoire. Et plus j’ai avancé dans Eklore, plus je rencontrais des personnes qui vivaient les mêmes choses. Ça changeait mon éclairage, mon regard. J’ai donc été à la rencontre des gens qui avaient eux aussi cette sensibilité, qui aspiraient à méditer pour trouver un refuge. À l’origine, c’était beaucoup axé sur la méditation. L’association a évolué et progressivement est passée de la volonté de “sens au travail” à un véritable mouvement culturel d’humanité dans la société. Cela s’est fait naturellement, on ne s’est pas dit “notre stratégie c’est ça”.

Sophie : La question du travail a été un point de départ. Le travail dit beaucoup de choses sur la relation qu’on a à soi, aux autres, au monde. C’est tout l’intérêt de l’association : proposer une nouvelle manière d’être à soi, d’être aux autres et d’être au monde. Mais aujourd’hui, on ne peut plus seulement le cantonner au travail. Au sein d’Eklore, on avance avec beaucoup d’authenticité parce qu’il y a pour chacun d’entre nous, au départ, ce questionnement personnel, cet “égoïsme” dont parle Solenn. Le fait que ça parte d’un besoin intérieur, intime, fondamental, rend la démarche sincère et juste. C’est notre manière de travailler : on se réunit, on part de ce qui est là, en nous, de nos émotions et cela sert de base pour échanger sur ce que ça dit du collectif, du projet Eklore et de la société.

Le travail dit beaucoup de choses sur la relation qu’on a à soi, aux autres, au monde

Solenn : le mouvement des Colibris m’inspirait beaucoup au début et surtout le “ Faire sa part”. Chez Eklore, il y a des points proches, mais c’est une version plus féminine. Ce n’est pas faire sa part dans le monde, c’est exprimer la part du monde qui est en soi. Et c’est infiniment féminin. Nous exprimons la part du monde qui est en nous. Quand on dit ce qui nous touche intimement, c’est universel. Ça parle à plein de gens. Tu crois que ta mauvaise journée ne parle qu’à toi mais en fait, en l’exprimant, elle va toucher plein de monde. C’est vraiment cela qu’on vit, et c’est ce qu’il se passera à l’événement Debout Citoyennes.

Pourquoi est-ce “infiniment féminin” ?

Solenn : Parce que la manière de s’exprimer quand on est sur des sujets intimes, de vulnérabilité, d’intériorité, est plus favorable aux femmes. C’est plus naturel pour une femme d’aller exposer des émotions, qu’un homme. Ce n’est pas qu’un homme ne sache pas le faire, mais il aura moins la propension à le faire devant un public.

Sophie : Les hommes ont peut-être aussi moins “l’autorisation” de la société à le faire. Là où une femme peut le faire plus naturellement avec moins de jugement, même si cela entraîne aussi des stéréotypes dont il faut se méfier.

Solenn : Le masculin est plus dans le déclaratif et le féminin est plus dans l’incarnation. On a besoin des deux, chacun de nous a d’ailleurs les deux énergies en lui. Cependant une femme va moins prendre la parole quand elle ne se sent pas légitime dans ce qu’elle dit. En réunion, c’est assez incroyable à observer. Tant que la femme n’est pas sûre de ce qu’elle va dire, elle ne va pas parler. L’autre enjeu, c’est de changer de regard sur le rôle de la femme et des femmes dans la société. En général, le 8 mars (Journée internationale des femmes) on parle des femmes victimes. Ce que l’on souhaite porter avec Eklore, c’est le rôle des femmes pour transformer la société. Donc ce n’est pas tant les femmes victimes d’une société patriarcale ou victimes des coups des hommes, même si on vient de ce courant là. On ne ferait pas Debout Citoyennes sans cet écosystème féministe et cette histoire du féminisme. Certes il y a un acte féministe dans le fait d’avoir une scène clivante, de n’avoir que des femmes, mais ce n’est pas la raison pour laquelle on le fait. Ce n’est pas pour parler des femmes mais bien pour entendre parler les femmes, et ce n’est pas pareil. 

Sophie : La question ce n’est pas comment on peut aider les femmes, mais comment les femmes peuvent aider le monde. Aujourd’hui, le monde manque de féminin. S’il manquait de masculin, il y aurait d’autres maux, d’autres problèmes. Nous croyons foncièrement qu’un monde plus équilibré entre ces deux polarités, sera un monde plus vivant, plus inclusif, plus dynamique, plus fécond.

Qu’est-ce qui distingue le féminin du masculin ?

Solenn : L’énergie du masculin est une énergie frontale. Si on dessine énergétiquement un masculin, c’est un soleil. Ça pénètre l’extérieur. Alors que si on dessine un féminin, c’est en ondulation, ça émane des ondes. Les physiciens diraient que le masculin est sur un rapport corpusculaire, c’est-à-dire une cause = un résultat, c’est factuel, mesurable, tangible, direct. À l’inverse, le féminin est non mesurable, indirect, ineffable, sur un autre niveau logique. Encore une fois, chaque être humain a en lui ces deux énergies. Mais les femmes sont celles qui incarnent le plus le féminin, par définition. Le rapport masculin au monde est un rapport de conquêtes. Le rapport féminin au monde, est fait de coopération, d’appropriation, de relation. On a besoin aujourd’hui de cette réorientation féminine du monde. On a besoin d’entendre cette part féminine du monde et les femmes sont les premières ambassadrices de cette vision féminine, mais pour l’offrir au monde.

Ce sera ça Debout Citoyennes ?

Sophie : On n’a pas envie de parler de ça de manière intellectuelle, on a envie de le faire vivre aux gens, de faire battre les coeurs, d’où le côté expérientiel de l’événement et de l’approche d’Eklore. C’est nécessaire de ressentir cela physiquement. C’est pour ça qu’il y aura des moments de méditation, des moments artistiques, des moments d’interaction avec le public… Dans beaucoup d’événements, on n’a pas cette place à l’émergence du vivant. À Debout Citoyennes, on a envie de l’assumer pleinement.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’événement ?

Solenn : Debout Citoyennes, c’est l’appel des femmes au monde, pour un réveil humaniste. Il y a eu l’appel des étudiants, pour un réveil écologique, l’Appel des Appels il y a une dizaine d’années, autour de Roland Gori pour un réveil intellectuel. Là, c’est l’Appel des femmes au monde pour un réveil humaniste. On va faire vivre une expérience sensible pour que chacun·e contacte sa part d’humanité. Très concrètement, il y aura trois temps forts. D’abord, une action numérique : tous ensemble, à 5.000, nous allons poster sur les réseaux sociaux pour propager cette onde humaniste, en partageant ce qui nous a touché, et on va inviter les personnes à assumer ce côté sensible. Ce n’est pas gagné, mais on est optimistes !

Sophie : L’enjeu à travers cela, c’est aussi d’injecter sur les réseaux sociaux cette part qui manque d’authenticité, de citoyenneté. Aujourd’hui on a tendance à les critiquer au lieu de se demander ce qu’on peut en faire pour qu’ils jouent un rôle sociétal. Et, si 10 % des gens font comme nous, la toile (re)deviendra humaniste. 

Solenn : L’autre action concrète, c’est que nous serons une semaine avant les élections municipales et bien qu’Eklore soit apolitique, nous sommes humanistes et nous voulons Marianne, pas Marine. Ce n’est pas en passant par les extrêmes que nous trouverons des solutions, je pense que le 20ème siècle l’a suffisamment prouvé. Et si on se retrouve encore à devoir faire un choix de peur, ce n’est pas juste. Nous ne devons pas avoir le choix entre le pire et le moins pire mais avoir un vrai choix de société. Il y aura donc une invitation à un éveil citoyen, plus qu’humaniste.

Enfin, cet événement qui aura lieu au Zénith représentera un point de bascule pour Eklore, un changement de palier. Parce qu’Eklore est un mouvement, nous le ferons vivre ensuite dans un lieu symbolique de cette révolution culturelle autour du féminin, au coeur de Paris.

Sophie : L’enjeu c’est aussi que chaque personne du public vive l’événement et se l’approprie personnellement. Il ne s’agit pas juste d’écouter passivement. Ce sont de vrais moments d’intégrations, pour que chacun puisse se dire “et moi dans tout ça ?” et d’y apporter des réponses.

Solenn : Ces interactions ne sont pas des injonctions. Cela doit se faire avec esprit, c’est plus subtil. Entre l’invitation et l’injonction la frontière est assez ténue. Il faut toujours rester vigilant à cela, nous devons inviter le public. Je ne suis pas un gourou et le collectif n’est pas un gourou. C’est pour cela que l’humanisme est un sujet hyper sensible. C’est une pratique, ce n’est pas juste une belle idée. C’est une manière d’être à l’autre, au monde et à soi.

L’humanisme est une pratique, ce n’est pas juste une belle idée. C’est une manière d’être à l’autre, au monde et à soi.

Oui il y a un chemin universel d’humanité mais cela reste relatif à chacun, c’est toute la subtilité de ce que nous portons. Il y a une direction « juste et bonne » vers laquelle il faut tendre mais après c’est à chacun de cheminer comme il peut de là où il est. C’est toute la délicatesse que nous devons apporter.

Plusieurs femmes s’exprimeront sur scène, comment les avez-vous choisi ?

Solenn : Ce sont des femmes qui prennent leur place dans la société. Elles sont entrepreneuses, dirigeantes, étudiantes, artistes engagées… Elles sont dans une quête d’impact dans la société. Par ailleurs, elles assument le fait d’être femme. Cependant, elles ne sont pas dans la théâtralisation de leur féminin, ni dans le fait de singer les hommes, elles ont trouvé le bon entre-deux.. Donc elles sont femmes, debout. Par ailleurs, elles ont toutes une capacité d’expression, devant 5.000 personnes.

Enfin, toutes ensemble, elles vont raconter un récit collectif. Nous les avons sélectionné parce qu’elles ont une note à jouer dans cette partition humaniste. Mais finalement, le critère de sélection qui a été le plus important, c’est que je les aime. 

Sophie : C’est important, ce sont des femmes que Solenn connaît, qu’elle a rencontré. Il y a donc une part de subjectivité forte. Solenn a ce don d’entrer en résonance avec ce qu’elle sent intimement comme correspondant à tout ce dont elle parle. Ce sont donc des choix de résonance plus que de raison. Ces femmes seront là pour ce qu’elles sont, pas pour ce que la société dit d’elles.

Solenn : Elles ne sont pas forcément connues. Il y aura entre autres Youna Marette (jeune militante écologiste), Noémie Toledano (co-fondatrice de Raiz), Charlotte Marchandise (candidate citoyenne à la présidentielle de 2017), Kahina Balhoul (1ère femme Imame de France), Sofia Stril Rever (biographe du Dalaï-lama), Maud Louvrier (chercheuse-artiste), Léa Moukanas (plus jeune fondatrice d’association d’Europe)…

Par ailleurs, nous préférons parler de moments d’expressions que de talks, déjà parce que ce terme m’agace, mais aussi et surtout parce qu’il y aura des performances artistiques : des claquettes, du chant, de la danse… Ce sera une vraie partition, une symphonie. Chaque femme va jouer sa note. Roxane Butterfly, championne du monde de claquettes, fera par exemple un show avec sa fille trisomique de 8 ans.

C’est la première fois qu’une association remplit le Zénith et la première fois que 100 femmes seront sur scène. Vous aimeriez que ce soit quelle première fois pour le public qui sera présent ?

Sophie : Récemment, lors d’un atelier numérique organisé par Eklore, une femme nous a dit “je suis ébranlée, je ne verrai plus les choses comme avant”. Ce n’était pourtant “qu’un” atelier pour apprendre à gérer son profil Linkedin. Nous aimerions qu’il y ait un avant et un après. Ce n’est pas facile à qualifier mais c’est comme si d’un coup on changeait de regard sur soi et sur ce qu’on peut faire, ce qu’on peut être, ce qu’on peut s’autoriser, ce qu’on ne peut plus supporter. C’est ce que nous aimerions faire vivre.

On ne peut pas être heureux si la société ne crée pas des conditions de bonheur pour tous

Solenn : J’aimerais que ce soit la première communion humaniste de chacun·e. Sans religion et sans dogme. Il y a un manque de conscience citoyenne, sans parler de politique citoyenne. On vit ensemble, en collectif : si tu te lèves le matin, que tu gagnes plein d’argent mais qu’à côté ton frère reste dans l’ignorance et en train de galérer pour manger, tu ne peux pas être heureux. On ne peut pas être heureux si la société ne crée pas des conditions de bonheur pour tous, c’est simple. Et le bonheur n’est pas à chercher qu’à l’intérieur de soi.

Sophie : Cette reconnexion au collectif est nécessaire, nous devons sortir de l’individualisme et le ressentir. On a besoin de se sentir unis, de se sentir faisant partie d’un tout.

Pour conclure, pouvez-vous nous en dire plus sur le futur lieu Eklore ?

Solenn : Nous y organiserons des événements et l’idée sera d’y accueillir toutes les personnes qui veulent se laisser transformer et partager nos pratiques de résonance. Un lieu pour les femmes et les hommes entreprenant·es qui agissent, veulent avoir un impact, mais qui souvent, aujourd’hui, se sentent un peu seul·es dans un monde entrepreneurial encore très masculin. En témoigne la question que l’on entend toujours : “t’as levé combien ?”. Et quand on veut élever le fond, sans levées de fonds, on est un peu tout seul. Comment on mesure celles et ceux qui élèvent le fond ? C’est quoi le KPI ? Voilà, ce sera un lieu de coopération, ouvert à toutes et tous.

Quand on veut élever le fond, sans levées de fonds, on est un peu tout seul

Au-delà du “one shot” de l’événement Debout Citoyennes, les gens pourront prolonger leur expérience. Il existe déjà des réseaux de femmes, mais notre proposition est d’amener cette part de féminin dans la cité et dans des structures qui l’oublient.

Nous ne voulons pas faire de la discrimination positive. L’idée c’est partir de qui on est, des femmes, mais pas pour la cause des femmes, donc c’est un peu différent. 

Sophie : Des hommes pourront évidemment venir s’inspirer dans ce lieu. C’est l’énergie du féminin, et pas les femmes. Eklore a commencé dans le salon de Solenn et débarque maintenant au Zénith. Mais quelque part, Eklore est toujours dans son salon même si le Zénith en est un plus grand. Il y a un enjeu à ne pas perdre l’âme d’Eklore. Il y a cette idée que dans le micro, il y a le macro. Ne pas perdre ça, c’est important.


Envie de venir à l’événement, inscrivez-vous ici !

Pour en savoir plus sur Eklore, c’est par là.

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