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©Nora Houguenade

Objectif zéro déchet

Dans gaspillage il y a “pillage” : la surconsommation se fait forcément au détriment de quelqu’un : générations futures, populations éloignées, faune, flore…

Flore Berlingen est la directrice de l’association Zero Waste France depuis plus de six ans. À l’occasion de la Maddy Keynote 2020 qui a récemment eu lieu au Centquatre à Paris, elle a répondu à quelques unes de nos questions. Découvrez dans cette interview l’évolution des problématiques environnementales de ces dernières années, les défis que se lancent l’association ou encore quelques tips pour devenir un consommateur zéro déchet…

Pouvez-vous nous raconter Zero Waste France ?

Zero Waste France est une association qui milite pour la réduction des déchets et du gaspillage. Elle a été créée en 1997, à une époque où nous parlions très peu de ces sujets. Les déchets étaient envoyés massivement dans des décharges et incinérateurs sans contrôles sur les nuisances provoquées par ces installations comme la pollution de l’air ou la présence de dioxines.

Le point de départ de l’association a donc été de lancer l’alerte, dire que nous ne pouvions pas continuer à envoyer autant de déchets en incinération et qu’il fallait mieux les contrôler. C’est aujourd’hui le cas mais les normes mises en place fixent un cadre et des limites, cela ne supprime pas la pollution pour autant. 

Années après années, l’association a beaucoup travaillé sur des alternatives pour éviter d’avoir à envoyer des déchets dans ces structures. Nous avons donc développé d’autres manières de gérer les déchets, notamment les possibilités de recyclage. Malheureusement nous nous sommes heurtés aux mêmes limites car même le recyclage pose des problèmes environnementaux puisqu’il n’est pas sans consommation et très rarement infini.

Nous en sommes arrivés à cette conclusion : le meilleur déchet c’est celui que l’on ne produit pas. C’est devenu le mot d’ordre de l’association et c’est à cette occasion que nous avons abandonné le nom de Centre National d’Information Indépendante sur les Déchets (Cniid) pour devenir Zero Waste France. Nous voulions que cet objectif soit clairement affiché : éviter la production de déchets pour réduire les nuisances mais aussi – et surtout – limiter le gaspillage des ressources. Dans gaspillage il y a “pillage” : la surconsommation se fait forcément au détriment de quelqu’un : générations futures, populations éloignées, faune, flore… C’est pour cela que Zero Waste France oeuvre : la préservation des ressources.

Comment m’engager dans une démarche “zéro déchet” sans avoir l’impression de devoir tout changer du jour au lendemain ?

À ses débuts, l’association agissait auprès des décideurs politiques et économiques. C’est toujours le cas mais notre mission s’est étendue car depuis, le citoyen s’est largement emparé de ces enjeux et Zero Waste France est là pour l’aider et l’accompagner. Nous considérons qu’il a une grande marge de manœuvre : nous faisons tous des choix au quotidien qui ont un impact sur la création de déchets et que nous pouvons en partie éviter, même si tout ne dépend pas de nous. Certains choix sont faits de manière collective et d’autres nous sont imposés par l’offre qui nous est proposée.

Un exemple assez significatif du rôle de l’individu est celui des biodéchets (déchets organiques, alimentaires). Ces déchets sont une véritable richesse car une fois transformés en compost ils peuvent enrichir les sols. Néanmoins il faut réunir les conditions pour que cela soit possible. La question du compost dépend de nous mais pas seulement : l’acteur public a aussi son rôle à jouer et mettre en place le système de collecte et de compostage à grande échelle qui permettra de créer la continuité du geste individuel.

Les biodéchets représentent un tiers de notre poubelle, c’est l’un des déchets les plus absurdes ! En ayant pris l’habitude de tout mettre dans la même poubelle, nous n’y prêtons pas vraiment attention. Une fois qu’on commence à trier et à séparer les biodéchets du reste, on se rend compte du cycle organique que l’on crée et cela devient une pratique naturelle.

Cet exemple est aussi important en terme d’impact et qu’en terme de sensibilisation. Nous constatons tout de suite la conséquence positive de nos actions et cela renforce la mobilisation, la motivation… C’est un très bon point de départ dans la démarche zéro déchet.

Quel serait le kit de base zéro déchet ?

À vrai dire, il y a besoin de peu de choses pour passer au zéro déchet. Nous pouvons trouver de quoi faire chez nous : une gourde au fond d’un placard, des bocaux ou contenants réutilisables… Les sacs à vracs sont aussi très utiles: en tissu, légers, ils remplacent très bien les sachets krafts pour acheter le riz, les pâtes ou même les fruits et légumes. Encore une fois, si nous n’avons pas de sachets vracs, nous pouvons commencer par éliminer ce qui est inutile. Par exemple pour acheter des fruits et légumes, il ne faut pas prendre de sacs mais juste les mettre en vrac dans le panier d’autant plus que les caisses de supermarché sont souvent équipées d’une balance. 

Une autre astuce pour sortir de l’alimentaire : les cotons démaquillants lavables. En avoir quelques uns qui vont servir pendant des années, c’est tout simple et ça fait vraiment une économie de ressources ! Il faut remplacer tout ce qui est consommable par du réutilisable, du lavable.

Où en sommes nous aujourd’hui par rapport à hier et à demain ?

Cela fait une dizaine d’années que je travaille sur ces questions et j’ai vu beaucoup de choses évoluer, notamment le rapport de l’opinion publique à la question du plastique.

La transition n’est pas assez rapide

Certains sujets comme la vente en vrac généraient il y a quelques années des réactions étonnées ou négatives : “Vous y croyez vraiment?”, “Vous êtes sérieux?”… Son succès n’est plus à démontrer aujourd’hui. Il y a donc eu des transformations positives ces dernières années mais ce n’est pas encore à 100% positif, la transition n’est pas assez rapide. On voit en effet qu’en parallèle des choix d’investissement sont faits et sont destructeurs de ressources. Il y a donc d’un côté un changement de mentalité important et d’un autre une évolution structurelle qui n’est malheureusement pas suffisamment rapide. 

La consommation “zéro déchet” n’est-elle pas un retour à la manière qu’avaient de consommer nos (arrières) grands parents ?

Il y a une part de vrai car c’est revenir à plus de simplicité avec des produits moins transformés et donc des recettes qui ressemblent à celles de nos grand-parents ou arrières-grands-parents. Cependant, c’est différent dans le sens ou cela relève d’un choix désormais conscient alors que c’était ancré dans les habitudes de nos grands-parents par nécessité. Aujourd’hui, on sait pourquoi on fait du “zéro déchet” et on en découvre des aspects positifs que l’on ne soupçonnait pas forcément avec ce retour à une forme de simplicité qui relève presque de l’évidence.

Fabriquer soi-même des produits dont certains composants viennent de loin pour s’inscrire dans une démarche “zéro déchet” n’est-il pas contre-productif ?

On peut bien sûr se pencher sur la composition de tous les produits y compris des produits Do It Yourself. Il faut s’interroger pour voir si ce type d’ingrédient exotique est indispensable ou s’il est possible de limiter la liste de composants ou de trouver plus simple et local.

Par exemple, l’huile de coco vient de loin mais dans les produits que nous achetons tout faits, nous ne lisons même pas la liste des ingrédients tellement celle-ci est longue et compliquée à décrypter. Nous ne savons donc même pas ce qu’il y a dedans, ce que nous mettons sur notre peau. Nous faisons moins ce recul critique que lorsque nous fabriquons nous-mêmes. Il faudrait le même niveau d’exigence pour les produits de supermarché.

Pour les produits d’entretien […] en achetant du vinaigre et du bicarbonate, vous faites des économies monstrueuses

Pour les produits d’entretien par exemple, les basiques ne viennent pas du bout du monde. La différence entre ce que l’on peut fabriquer soi-même et ce qu’on trouve dans le commerce est significative, à la fois en termes environnementaux et en termes économiques. En achetant du vinaigre et du bicarbonate, vous faites des économies monstrueuses. Ces produits de base servent à peu près à tout et de manière aussi efficace que les trucs surpuissants dont on nous vante les mérites à la télévision.

Depuis le 1er janvier, certains produits plastiques à usage unique sont interdits, et le gouvernement envisage une interdiction totale pour 2040, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Il faut avant tout voir ces mesures comme des signaux qui, on l’espère, vont avoir un impact concret. L’impact symbolique est significatif, aussi bien auprès des consommateurs que des entreprises sur le marché qui utilisent ce type de produits. Il va falloir s’adapter aux interdictions qui s’accumulent et changer de type d’approvisionnement : le jetable n’a plus le vent en poupe et il faut passer à autre chose. 

Cependant, ce mécanisme d’interdictions a ses limites. On ne va pas pouvoir limiter un à un les produits qui posent problème : il faut changer vraiment de paradigme et avoir un raisonnement plus général.

Quelles actions Zero Waste France met en place pour participer à ce changement de paradigme ?

Nous lançons régulièrement des défis comme le défi « rien de neuf » : il s’agit d’acheter le moins d’objet neufs possibles pendant un an. Nous l’avons fait en 2018 et en 2019. Il a été suivi par plus de 30 000 personnes et ce qui est intéressant c’est que la plupart d’entre eux continuent une fois le défi terminé.

Acheter moins d’objets neufs et privilégier la circulation des objets, le réemploi, la réutilisation, c’est ce qui permet une réelle économie de ressources

Pour ce défi, nous voulions mettre l’action sur ce qu’il se passe en amont, ce qu’on ne voit pas. L’important n’est pas seulement de réduire les déchets de sa poubelle mais bien de réduire la quantité de déchets produits globalement dans notre économie. Cette action en amont, ce choix de consommation a bien plus d’impact. Pour réduire les déchets et la consommation de ressources, il est nécessaire d’acheter moins d’objets neufs et de privilégier la circulation des objets, le réemploi, la réutilisation car c’est ce qui permet une réelle économie de ressources

Quel est votre prochain défi à vous ?

Nous avons un gros projet de déménagement de notre Maison du Zéro Déchet vers un lieu beaucoup plus grand qui va nous offrir plein de possibilités pour mettre en place de nouvelles activités !


Envie d’en savoir plus ? Retrouvez…

Et (ré)écoutez l’intervention de Flore à la Maddy Keynote ci-dessous.

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