Anne de Pomereu

L’oralité, ce n’est pas dépassé !

L’oralité renforce le lien social. Rien ne peut remplacer la relation dans le réel  avec autrui, on a besoin de communiquer pour se sentir exister.

Anne de Pomereu est professeur de mémoire et de méthodologie.

Nous sommes héritiers de la tradition écrite, qui s’est imposée petit à petit depuis 1450 – date de l’invention de l’imprimerie – mais avons tendance à oublier que l’écriture est arrivée tardivement dans l’histoire des hommes, et que nous sommes tous issus de la tradition orale. Au 19ème siècle, il y avait encore très peu de livres dans les maisons,  l’essentiel de la culture se transmettait oralement, en racontant des histoires.

Avec l’évolution de la technologie, les mémoires externes ont pris le pas sur la mémoire humaine. De la même manière, les nouveaux moyens de communication comme les vidéos ou les podcasts, remplacent bien des conversations réelles. Ces nouvelles formes d’oralité ne permettent pas d’échanger ou de converser. Les écrans créent une vraie barrière physique

Plus que jamais il est nécessaire de renouer avec l’oralité : l’oralité renforce le lien social. Rien ne peut remplacer la relation dans le réel  avec autrui, on a besoin de communiquer pour se sentir exister.

L’oralité renforce la mémoire. Pendant des millénaires, la culture s’est transmise oralement, ce qui ne l’a pas empêchée de s’enrichir au fil des générations. Les mémoires humaines étaient fiables et puissantes, car elle étaient entraînées. De nombreux rituels ont été inventés pour aider les hommes à ancrer leur souvenirs et mieux mémoriser. Aujourd’hui on a tellement l’habitude de cliquer sur un écran pour trouver une information que l’on ne pense plus être capable de s’appuyer sur nos mémoires, qui ne demandent qu’à s’exercer.  Et enfin, l’oralité permet de vérifier que l’on maîtrise bien un sujet. Ce passage à l’oral permet de se rendre compte de ce que l’on sait. On est sûr de connaître un sujet quand on est capable de le transmettre, tout en étant compris par un débutant. 

Pourquoi l’oralité est-elle primordiale au bureau ? 

Les discussions sans objet particulier entre collègues et/ou avec des clients sont très importantes. Même si ce temps n’est pas considéré comme un temps d’efficacité ou orienté business pour l’entreprise, ce n’est pas du temps perdu ! Le résultat sera forcément positif car les échanges permettent de réfléchir autrement et d’avoir de nouvelles idées. Ces liens “gratuits” favorisent l’esprit d’équipe – nécessaire à la réussite de l’entreprise et à la fidélisation des collaborateurs.

Il faut aussi stopper cette course au temps ! Nous pensons toujours qu’un échange oral, un moment face-à-face va nous faire perdre du temps, mais ce temps que l’on “gagne” en échangeant par mail n’est jamais re-dépensé ailleurs. Il n’est pas non plus libéré pour réfléchir plus, il est le plus souvent attribué à de nouvelles tâches.

Au bureau, on nous demande souvent de “penser”, sauf que que l’on n’a jamais le temps de penser. Il faut “voler” du temps au temps d’exécution.

Et les e-mails dans tout ça ? 

Le mail est un outil parapluie : on se protège des conséquences des échanges live que l’on pourrait avoir. On met en place un système de sécurité grâce aux emails. Par exemple, on dit très souvent : “je lui avais dit dans tel mail qu’il fallait faire ça… “. On préfère perdre du temps à actionner des leviers de sécurité car on croit que la parole n’a plus de valeur.

Et c’est vrai, la parole n’a pas de “valeur légale”… Aujourd’hui, l’oral a perdu sa consistance d’engagement. Avant, il y avait l’honneur. Lorsqu’une personne disait qu’elle allait faire telle ou telle chose, la personne en face pouvait lui faire confiance et savait que cela allait être fait. Aujourd’hui, tout doit être écrit, signé, paraphé… On ne ne se fie plus à la parole humaine.

Nous avons l’impression d’avancer lorsque l’on écrit des mails, car on peut en envoyer des dizaines d’affilée. Mais cela n’est pas forcément productif. On ne sait pas quand notre interlocuteur lira notre e-mail, s’il prendra le temps de le lire et surtout s’il comprendra tous les points évoqués…

Les e-mails restent un outil du quotidien indispensable mais il ne faut pas mettre de côté les échanges oraux. Les êtres humains sont faits pour écouter et raconter des histoires !

Comment remettre de l’humain dans nos échanges ? 

La régulation au sein d’une entreprise est difficile à mettre en place. Il est important d’instaurer des rituels pour favoriser les échanges et entretenir le capital humain .

Cette régulation passe d’abord par la régulation de l’attention. Aujourd’hui, on a tous du mal à se concentrer. On imagine être plus efficace en étant multitâches.  Alors on écrit des mails ou on consulte son téléphone pendant les réunions. Il faudrait évidemment interdire les ordinateurs et les téléphones pendant les réunions… car la tentation de regarder un écran qui s’allume est trop forte pour pouvoir compter sur une auto-régulation de nos comportements.  En sortant d’une réunion, on a souvent l’impression qu’elle n’a servi à rien, mais étiez-nous vraiment présents ? Avez-vous pris le temps d’écouter, de poser des questions à votre collègue/client ?

La question de l’attention est primordiale pour l’entreprise. Si l’on ne fait pas attention à l’autre, cela ne fonctionne pas – c’est vrai pour la vie professionnelle comme à la maison. Un être humain est heureux et se sent bien lorsqu’il reçoit de l’attention. Il faut prendre le temps de vraiment écouter son collègue, son client. Les bonnes relations et la communication créent de l’harmonie au sein d’une équipe et renforcent la motivation… De nombreuses entreprises mettent en place des règles pour aider les collaborateurs à mieux se concentrer.

Voici quelques exemples :

  • Organiser une réunion de visu et en équipe un jour par semaine et s’y tenir même si nous avons des deadlines clients, etc.
  • Mettre le wifi en marche seulement vers 11h, un jour par semaine
  • Profiter des temps d’échanges non-business oriented
  • La mise à disposition d’endroits où déconnecter, où faire une pause…

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