Le monde de demain selon Julia Mourri & Clément Boxebeld

Une fois arrivés à l’âge de la retraite et lorsqu’ils ne peuvent plus trouver de travail, les vieux Indiens qui sont encore actifs se réunissent en groupes de 10 à 20 personnes et mettent en commun leurs petites économies pour monter leur business

Julia et Clément ont décidé il y a quelques mois de partir à la rencontre des vieux, partout dans le monde. Dans un monde en pleine transition démographique, il leur semblait nécessaire de s’intéresser à cette génération dont on a du mal à parler, c’est pour cela qu’ils ont lancé « Oldyssey ». Nous les avons contacté pour recueillir leurs impressions après qu’ils aient été en Chine, à Hong Kong, au Japon et plus récemment en Inde.

Après 4 pays, qu’est-ce que vous retenez ?

Clément : Aller voir ce qu’il se fait dans d’autres pays, ça permet de relativiser sur ce qu’on fait en France, et de remettre en question des choses qui nous paraissent naturelles chez nous. Par exemple, ce qui m’a marqué dans les initiatives que nous avons rencontrées au Japon, c’est que dans un pays autant développé que la France, nous n’avons pas retrouvé le même principe de précaution. In fine, ça amène à la création de lieux de vie qui sont épanouissants pour les personnes âgées, parce qu’on se permet beaucoup de choses : laisser la personne âgée faire la cuisine, sortir à l’heure qu’elle veut, la laisser continuer à faire quelque chose qu’elle a fait toute sa vie.
Dans les lieux que nous avons visités, ce ne sont pas les personnes âgées qui s’adaptent à un planning d’activités précis, mais le système qui s’adapte à leurs besoins spécifiques.
Cela dit, nos recherches nous amènent à nous intéresser à des initiatives particulièrement innovantes, en moyenne la situation semble être assez proche de ce que l’on connaît en France.

Julia : Ce qui nous a aussi marqué au Japon et qui est certainement propre à ce pays, c’est la manière dont les Japonais peuvent se mobiliser quand ils croient en une méthode qui fait ses preuves. On a par exemple réalisé une vidéo sur les techniques de soins appelée « Humanitude » (ici). Inventée par un Français, cette méthode est basée sur les sens : regarder les personnes âgées dans les yeux, leur caresser l’épaule, etc. Cette manière de communiquer n’est pas du tout ancrée dans la culture japonaise. Pourtant, comme la méthode est éprouvée, tout a été mis en œuvre à l’échelle de villes et dans le cadre de programmes de recherche universitaires réputés, pour la développer au maximum.

Concernant l’Inde, avez-vous vu là-bas quelque chose d’unique ?

Julia : On a vu une initiative qui s’appelle « Elders self help groups » (ici). Cette initiative a vu le jour après le tsunami de 2004 sous l’impulsion de l’ONG HelpAge India.
En Inde, 80% des personnes âgées ont travaillé toute leur vie dans le secteur informel et ont un minimum retraite équivalant à 13€ par mois… Une fois arrivés à l’âge de la retraite et lorsqu’ils ne peuvent plus trouver de travail, les vieux qui sont encore actifs se réunissent en groupes de 10 à 20 personnes et mettent en commun leurs petites économies pour monter leur business. Un peu à la manière de microcrédits organisés entre eux et de façon autonome. S’ils souhaitent emprunter plus, leur appartenance à un tel groupe leur donne plus de légitimité auprès des banques. Plus de 15 000 seniors font partie d’un groupe d’entraide de ce type dans les États du Tamil Nadu et du Kérala, dans le sud de l’Inde.

Clément : Cet esprit de débrouille semble également lié au contexte socio-économique du pays. La solidarité et la prise en charge qui reposait beaucoup sur la famille sont remises en cause du fait que les plus jeunes partent travailler à l’étranger. Environ 1 million d’Indiens travaillent dans un autre pays : au Canada, aux Etats-Unis, dans les pays du Golfe. Parfois, les personnes âgées n’ont pas d’autre choix que de se réunir pour s’entraider.

Une anecdote, un souvenir qui restera gravé en Inde ?

Julia : Les conversations que nous avons eues avec John (qui fait l’objet d’un reportage ici) chez qui nous avons dormi. Alors qu’on prenait notre petit déjeuner, il nous a invité à la cérémonie d’engagement de sa nièce, qui avait lieu le jour-même. Les fiançailles ont rassemblé plus de 500 personnes. Les fiancés ont passé leur journée à prendre des photos avec les personnes présentes sans jamais avoir pu toucher à l’immense buffet ! Ça a été l’occasion de parler avec John du mariage en Inde, et aussi d’aborder le système des castes, qui peut encore y être lié.

Quel regard porte la population sur les vieux dans les pays où vous vous êtes rendus ?

Clément : En Chine et au Japon, la piété filiale, le respect dû aux anciens sont encore des valeurs très présentes lorsqu’on parle des personnes âgées avec les plus jeunes générations… Dans la réalité, les comportements ne reflètent pas toujours ces valeurs.
Par exemple, en Chine, les vieux se retrouvent dans des parcs le matin pour combattre l’isolement qu’ils ressentent (la vidéo d’Oldyssey sur les vieux Pékinois hypersportifs ici). Il s’agit de la première génération de parents d’enfants uniques : ils ont tout misé sur leur enfant, qu’ils ont parfois envoyé loin pour étudier, ils se retrouvent alors seuls. Un grand nombre d’entre eux, dans ces parcs, sont en réalité désœuvrés et insatisfaits des liens qu’ils ont avec leurs proches, comme nous l’a expliqué la doctorante en sociologie Justine Rochot (son interview ici).

Julia : Dans le sud de l’Inde, on a eu le sentiment que les vieux apprenaient à s’organiser entre eux pour s’en sortir, que ce soit pour gagner de l’argent, s’apporter des soins médicaux et palliatifs ou encore gérer un lieu où ils cohabitent. On a pu le constater dans le village de Tamaraikulam, à côté de Pondichéry, où les personnes âgées ont mis en place un système démocratique et des règles de vie (ici).

La solitude : fléau du 21ème siècle ?

Clément : C’est en tout cas un vrai sujet, à tel point qu’au Royaume-Uni, un ministère de la solitude a été créé (Article Le Monde ici) ! Attention pourtant à ne pas vouloir à tout prix provoquer des relations sociales et forcer le contact. Le sociologue Michel Billé distingue la solitude et l’isolement qui touchent les personnes âgées. Celles-ci peuvent avoir envie d’être seule, c’est leur droit, et dans certaines institutions on ne leur laisse pas cette liberté. C’est donc plutôt d’isolement qu’il faut parler.
Dans la plupart des lieux où nous avons été, c’était assez flexible à ce niveau : si la personne âgée a envie de rester chez elle, elle le peut. Ce sont les services qui viennent à elle. Si elle a envie de se sociabiliser, un lieu est dédié à cela et ne rassemble pas nécessairement que des vieux. C’est important de ne pas imposer un quelconque système qu’on aurait pensé pour eux.

Quelle place pour le digital chez les vieux ?

Julia : En Chine, l’usage du mobile permet de lutter contre l’isolement. Toutes les personnes âgées sont sur WeChat, surtout dans les villes. Elles se parlent dessus entre amis, elles ont des groupes privés, elles jouent à la loterie, commandent un taxi, le paient avec leur téléphone, suivent des forums, etc. Elles ont une vraie vie parallèle sur ce réseau social.

Clément : Une loi de 2013 autorisant les personnes âgées à poursuivre en justice leurs enfants s’ils ne venaient pas leur rendre visite au moins une fois par an a fait beaucoup de bruit. Ce n’est pas nécessairement la faute des enfants : il y a 250 millions de travailleurs qui vivent à au moins 1 000kms de leurs familles et qui sont obligés de laisser leurs enfants et parents seuls dans les villages. C’est là où l’utilisation de WeChat est une forme de palliatif. Souvent, ce sont les enfants qui ont installé l’application à leurs parents et cela les aide à garder le lien.
D’un point de vue global, les vieux Chinois sont vraiment en avance par rapport à nous en ce qui concerne la technologie. C’est amusant de constater que ce qui a généralisé l’usage du mobile, c’est la tradition millénaire du « hóng bāo » : une enveloppe rouge donnée au nouvel an à ses proches et amis. WeChat a digitalisé cela et c’est aujourd’hui l’une des fonctionnalités préférées des personnes âgées.

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