Le monde de demain selon Jean Deydier

À long terme, je suis absolument persuadé que nous aurons (tous) un accès au savoir permanent et gratuit

Ouvrir un compte en banque en ligne, faire ses courses en ligne, garder le contact en ligne, apprendre en ligne… Aujourd’hui, on peut presque tout faire en ligne. Mais comment fait-on quand on fait partie des 5 millions français qui souffrent d’exclusion numérique ? Face à ce constat alarmant, Jean Deydier a fondé en 2013 l’association Emmaüs Connect qui vise à faire du numérique une chance pour tous. Il est aussi à l’origine, avec Google.org, de l’association WeTechCare qui poursuit le même but du côté des professionnels. Nous l’avons rencontré au CentQuatre à Paris lors de la 4ème édition de la Maddy Keynote…

Qu’est-ce que l’exclusion numérique ?

C’est lorsqu’on n’a pas une pleine capacité d’accès à la connaissance ou encore à l’emploi, de manière durable. Cela peut être également de ne plus être à la page dans les nouvelles façons de communiquer avec ses proches. C’est quand on n’est plus capable de répondre aux exigences qu’ont tous les citoyens.

Quelles personnes sont concernées ?

Il s’agit principalement de personnes qui n’ont pas de diplôme, pas d’argent et bien sûr beaucoup de publics seniors, sans oublier les personnes handicapées. Il y a aussi des facteurs aggravants comme la fracture territoriale puisque dans les zones rurales où il y a moins d’infrastructures télécom, les populations sont moins connectées, il y a moins d’opportunités pour s’informer et se former, moins de travail et le public y est aussi plus âgé. C’est dans ces milieux que l’on retrouve malheureusement le plus de gens en situation d’exclusion numérique.

À l’inverse, en quoi consiste l’inclusion numérique ?

L’inclusion numérique, c’est pouvoir bénéficier de toutes les forces du numérique : pour se former, s’informer, se divertir, acheter moins cher… Ce qui représente un vrai soutien à votre organisation, à vos savoirs, à vos liens et peut être demain à votre intelligence augmentée.

C’est ce que vous mettez en oeuvre à travers Emmaüs Connect et WeTechCare, quelles sont les missions de ces associations ?

Si on devait caricaturer, Emmaüs Connect est notre offre grand public et WeTechCare est à destination des entreprises.

Emmaüs Connect est un acteur de terrain qui aide les personnes en situation d’exclusion numérique et au sein duquel il y a un organisme de formation pour les professionnels du monde social afin qu’ils puissent eux-mêmes produire l’inclusion numérique, en fonction de leur ambition : cela peut consister à apprendre à diagnostiquer ou à faire de l’accompagnement.

WeTechCare est une structure qui produit de l’ingénierie de l’inclusion numérique. Elle ne s’adresse pas directement au grand public mais à toutes les parties prenantes qui ont un rôle à jouer et pour eux, nous créons des centres de ressources pédagogiques.

Il y a aussi des consultants qui aident des collectivités mais aussi des structures de terrain à mieux définir leurs rôles et à mettre en place les actions qui sont nécessaires pour qu’il y ai plus d’inclusion numérique. Pour un opérateur télécom par exemple, cela va être d’avoir une offre plus inclusive, d’avoir des parcours à destination de leurs employés pour savoir identifier la précarité numérique de leurs clients et de pouvoir les aider afin qu’ils puissent continuer d’accéder à leurs services.

Il y a donc deux métiers chez WeTechCare : les plateformes de e-learning qui sont des centres de ressources pour les aidants et de l’autre côté du conseil pour accélérer les stratégies d’inclusion numérique.

Travaillez-vous avec d’autres acteurs du monde social ?

Emmaüs Connect et WeTechCare sont deux organismes extrêmement connectés.

Avec Emmaüs Connect, nous avons sensibilisé il y a 5 ans plus de 2 000 structures sociales sur le sujet du numérique. Aujourd’hui, nous formons ces structures qui nous envoient par ailleurs certaines personnes pour régler des situations d’urgence. Chez WeTechCare, par essence, tout ce que nous faisons, nous le faisons en co-construction.

Qu’est-ce qui a changé en 5 ans ?

D’abord, notre propre capacité à accompagner s’est considérablement améliorée. Nous avons développé nos capacités pédagogiques et augmenté nos moyens pour occuper l’espace. Nous avons commencé à Paris et aujourd’hui nous sommes présents dans 9 villes françaises. Nous avons également professionnalisé les liens avec nos différents partenaires et nous sommes beaucoup plus intégrés à leurs dispositifs.

Le sujet n’est plus ignoré d’aucun élu ou d’aucune partie prenante clé, ce n’était pas le cas il y a seulement deux ans, ceci en partie grâce au plan national de l’inclusion numérique
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En revanche, ce qui est perfectible pour le moment ce sont les réseaux, les liens et la coordination. Par ailleurs, les moyens humains et financiers sont insuffisants. C’est très basique mais il y a une très grande pénurie d’aidants et nous avons besoin de plus de ressources financières pour opérer cette transition numérique et publique afin de créer davantage de structures sur le terrain.

Justement, comment faites-vous pour toucher et former au delà des 9 villes dans lesquelles vous êtes présents ?

Emmaüs Connect intervient maintenant beaucoup en dehors de ses propres lieux et WeTechCare intervient dans toute la France.

Evidemment avec davantage de moyens nous pourrions toucher plus facilement des publics en marge mais il y a aussi des complexités qui existent et qui sont propres aux territoires ruraux. À contrario, il y a dans ces territoires des solidarités qui s’organisent – avec des liens plus informels – sur lesquelles nous pouvons nous appuyer.

Comment appréhendez-vous ces différences culturelles, d’autant plus à la veille de votre développement en Belgique et en Afrique ?

Pour l’anecdote, je suis lyonnais et après avoir commencé à œuvrer à Paris, j’ai été un jour vendre mon programme à Lyon où je me suis fait traiter de parisien ! Il est vrai que d’une région à l’autre et même d’une ville à l’autre, les besoins ne sont pas les mêmes. Nous avons appris à nous adapter et lorsqu’on voit la variété des publics auxquels nous nous adressons et leur situation d’éloignement numérique, nous constatons que cela demande beaucoup de souplesse et d’adaptation.

À certains endroits comme dans les pays africains, la captation du numérique est extrêmement rapide et vient suppléer des défauts d’infrastructures importants. C’est pour cela qu’on y voit naître des programmes et innovations dont la création de valeur est énorme ! À l’inverse de la France – par exemple – où la valeur ajoutée n’est que financière : cela va coûter moins cher de dématérialiser que d’avoir des infrastructures dédiées.

Nous y allons aussi pour apprendre et y chercher de l’innovation pour la ramener sur le territoire national.

La Maddy Keynote de cette année nous invite à nous projeter en 2084, est-ce que nous serons tous égaux face au numérique ?

J’ai l’impression que le monde progresse, de manière générale, ou en tout cas j’ai envie de le croire. Je pense sincèrement que l’humain est un contributeur de l’égalité face au savoir et on voit par exemple que le numérique permet de développer davantage de gratuité. On trouve aujourd’hui en ligne des contenus qui coûtaient très chers hier. Je suis convaincu qu’il faut dépasser la photographie d’aujourd’hui. La technologie va toujours plus vite que l’humain, nous sommes dans une période de rattrapage où l’on se pose plein de questions mais à long terme, je suis absolument persuadé que nous aurons (tous) un accès au savoir permanent et gratuit.

Selon vous, qu’est-ce qui va changer le monde en mieux ?

C’est la connaissance. Le savoir est la clé de tout : cela va nous permettre de beaucoup mieux nous comprendre et donc d’accélérer notre adoption de valeurs partagées. Cela induit que nous ayons un modèle de société qui nous réunisse mais ce n’est pas le numérique qui va le régler.

Quel a été votre dernier effet « wahou » ?

Je trouve extrêmement intéressant la vulgarisation qui est en train d’être faite par des personnes comme Cédric Villani ou Etienne Klein sur notre compréhension de l’univers. Notre rationalisme touche à ses limites parce que nous prenons conscience que nous ne savons pas grand chose : cela permet de relativiser sur notre propre rôle et notre propre connaissance, ça fait du bien.


En savoir plus sur Emmaüs Connect ici et sur WeTechCare par là.