Hélène Allain se conjugue au.x FUTUR.E.S

Le numérique ce n’est plus : « regardez tout ce que l’on peut faire » mais « regardez ce qu’il est souhaitable de faire

La saison des événements Tech bat son plein depuis plusieurs semaines… Si ce n’est pas encore fait, prenez votre agenda et cochez les 13 et 14 juin prochains !
Le festival Futur.e.s revient cette année à la Galerie des Gobelins – Mobilier national et poursuit sa démarche de « moins mais mieux ». Cet événement – toujours – gratuit et à taille humaine vous permettra d’expérimenter le meilleur de l’innovation numérique émergente et durable. Nous avons rencontré Hélène Allain, sa nouvelle directrice, à qui nous avons posé quelques questions…

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Hélène Allain, je suis aujourd’hui directrice du festival Futur.e.s dont j’ai été programmatrice pendant 3 ans. À ce titre, j’organisais les conférences, les ateliers et la partie programmation festive et culturelle de l’événement en étroite collaboration avec Camille Pène que j’ai remplacée et qui est devenue directrice des communautés chez Cap Digital. Aujourd’hui, je coordonne l’équipe du festival, donne les orientations et gère les partenariats.

Qu’est-ce qui change par rapport à l’an dernier ?

Nous avons pris la décision d’être au plus près de ce qu’est Cap Digital. Notre collectif rassemble plus de 1 000 innovateurs qui sont en capacité de remonter des tendances qu’ils observent eux-mêmes du terrain au quotidien. Ce travail en amont nous permet d’être un événement qui se démarque des autres : nous tirons notre matériau d’une communauté qui travaille au jour le jour sur l’innovation et ce dans de nombreux secteurs.

C’est important pour nous de redonner une place aux adhérents de Cap Digital dans cet événement et cette année, 20% de d’entre eux vont exposer au festival.

Nous faisons également appel à un certains de nos experts en tant qu’intervenants, qui pour la plupart sont des voix que l’on n’entend pas sur d’autres événements.

De plus, cette année, nous assumons totalement notre volonté d’une convergence entre la transition numérique et la transition écologique. Nous avons vraiment senti que c’était le moment pour le faire d’autant plus que le sujet est très peu abordé par les acteurs du secteur. Avec Cap Digital, nous avons la capacité de porter ce qui est durable à la fois d’un point de vue économique mais aussi environnemental. Avec Futur.e.s, nous pouvons donner une dimension sociétale à ces projets.

L’innovation numérique et durable sera au coeur de cette édition, pourquoi ?

Absolument. Il faut en parler maintenant pour deux raisons. D’abord, quand je vois les autres événements Tech français, européens ou mondiaux, j’ai l’impression que nous allons un peu dans le mur en chantant joyeusement « Vive l’accélération technologique ! ». À part quelques incursions du Tech4Good ou de la RSE, ce n’est pas pensé de manière systémique. Comment faisons nous en sorte d’innover de manière durable ?

La deuxième chose, c’est de penser à l’innovation en lien avec nos territoires, nos bassins de vie.Après l’édition 2018 nous avons eu un été caniculaire, et nous avons commencé à réfléchir à l’édition 2019 après un week-end de mobilisation un peu musclé des Gilets Jaunes : ces crises en cours, qu’elles soient globales ou locales, migratoires, sociales, ou environnementales, nous ont poussé à réfléchir davantage à des technologies qui aient du « fond », qui soient ancrées et pas juste dans la forme.

L’accent sera mis sur la ville durable, pouvez-vous nous en dire plus sur la nuance à faire avec la smart city ?

Derrière « ville durable », le fil rouge que nous voulons tirer est un peu plus politique, il s’agit de « faire société ».

Une smart city ne fait pas société, elle monitore individuellement les individus mais elle ne fait pas collectif.

Selon nous, les « villes durables » s’appuient sur des solutions, des politiques de mobilité ou d’environnement, de climat, de gestion des déchets, de l’eau, de la qualité de l’air, etc. Mais ce sont aussi des villes qui donnent un accès plus facile à l’éducation, forment localement, travaillent sur l’accès à la santé et se chargent d’un « bien-vivre » plus collectif.

L’année dernière, nous avions déjà abordé la culture et l’art comme modèles pertinents pour innover : parce qu’ils ont été disruptés (comme la musique) ou parce qu’ils sont affranchis de contraintes de marché. Dans cette notion de ville durable, c’est aussi important de donner plus de place à l’art, la culture et toutes les personnes qui apportent des solutions plus créatives pour répondre aux grands enjeux.

Enfin pour Futur.e.s, une ville durable prend en compte l’écosystème et le collectif, nous ne croyons pas en une ville qui va individuellement noter des citoyens. Malheureusement c’est ce qui commence à se passer en Chine et c’est ce que nous faisons en notant notre chauffeur Uber. Ces interactions risquent de conditionner des services entiers de sociétés. Nous ne sommes pas là pour dire si c’est bien ou mal, mais pour dire que la technologie est un outil au service d’une politique, d’une vision ou d’une envie de vivre-ensemble.

Dans votre édito vous parlez des « Autres valleys  » et des « Wannabes licornes dopées à l’innovation ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Concernant le premier, nous avons lancé l’année dernière la première édition de Futur.e.s in Africa. Cet événement est venu nourrir un questionnement que nous avions : l’impression qu’il n’y avait qu’un seul modèle poursuivi par les startups, celui de la Silicon Valley. Ce sont les modèles à très forte croissance qui sont mis en avant, ceux où il faut vendre vite à un grand groupe pour ré-entreprendre aussitôt. Je ne dis pas que c’est un mauvais modèle, mais c’est un modèle dominant. Pour croiser avec mon second point, les « wannabes licornes », il y a en Afrique de nombreuses structures innovantes, des innovateurs qui s’appuient beaucoup plus sur le territoire, et d’autres qui combinent intelligemment le « low-tech » et le « high-tech ». Futur.e.s in Africa nous a fait reprendre conscience que l’innovation n’était pas que de la technologie de pointe.

Même si c’est très bien qu’il y ait quelques Licornes pour le rang de la France dans l’innovation mondiale, toutes les entreprises, startups ou projets n’ont pas vocation à devenir hégémoniques, monopolistiques et faire beaucoup d’argent. Il y a beaucoup d’autres modèles d’innovation. À Futur.e.s il n’y a pas que des startups, on y retrouve aussi des projets innovants qui viennent de laboratoires de R&D, d’associations, d’étudiants, d’artistes… Certains artistes font même avancer des PME en allant questionner des usages, en les faisant aller plus loin. Il est nécessaire d’avoir davantage de pluralité et de nuance dans la manière d’aborder l’innovation. La question du temps long de l’innovation se pose. Est-il pertinent de toujours parler d’accélération ? Comment j’innove dans une ère de décroissance ou de résilience ? Comment je finance une innovation qui va à l’encontre des logiques économiques ? Nous allons tenter d’apporter des réponses à ces questions lors de cet événement.

Je suis convaincue que l’écosystème est conscient qu’il n’y a pas qu’un seul modèle d’innovation, mais je ne suis pas sûr qu’il se structure pour accompagner les innovations autrement. Nous souhaitons, à l’échelle de Futur.e.s et Cap Digital, porter cette voix.

Que peut-on venir trouver à Futur.e.s en tant que professionnel et en tant que particulier ?

Nous nous sommes recentrés sur le jeudi et le vendredi notamment parce que nous sommes un pôle de compétitivité qui s’adresse aux professionnels. Ce sont surtout eux qui ont les outils et apportent les solutions dont on parle. Cela dit, Futur.e.s fait et fera toujours le lien avec l’usager, c’est notre vision de l’innovation. Ce public de professionnels vient pour s’inspirer de démos et de projets qu’il n’a pas vu ailleurs, c’est pour cela que nous mettons en avant des projets et startups en émergence.

Ce que nous promettons aussi aux professionnels, c’est de les aider à prendre de la hauteur. Cela passe par des conférences pour réfléchir à de nouveaux modèles et à l’impact que peut avoir la technologie sur la société. Nous proposons aussi des masterclasses, où l’on creuse des sujets plus confidentiels et où ils ont accès à l’intervenant-e. Ce format de micro-communautés autour d’un sujet permet aussi à chaque personne du public d’identifier qui, en dehors de l’intervenant, peut être intéressé-e par ces sujets et de se connecter.

De plus, chaque professionnel qui se rend à Futur.e.s vient aussi avec des problématiques et des enjeux qui le concerne en tant que citoyen. Nous allons faire en sorte que ce qui est débattu entre professionnels puisse être relayé au grand public. Nous ne pourrons pas traiter tous les enjeux, mais nous souhaitons rendre compte des thématiques où il y a convergence ou divergence entre ce que pensent les professionnels et les citoyens. Sur le sujet de la vente des données de santé, les professionnels pourraient être pour tandis que les citoyens pourraient majoritairement être contre. Cela peut vouloir dire que nous n’avons pas compris à quoi cela servait de les vendre ou que nous sommes fondamentalement contre et qu’il faudra faire avec.

Sur l’événement, nous permettons à chacun de donner son avis, soit à la manière d’un sondage soit en débat dans les masterclasses. À Futur.e.s, le visiteur s’intéresse à ce qui dessine peu à peu son avenir, notre avenir et en posant des questions, nous invitons chacun à la réflexion. Ce n’est pas « pour faire joli », nous nous engageons à porter l’ensemble des avis exprimés auprès de la communauté des innovateurs de Cap Digital qui, à son échelle peut participer à faire résonner cette voix.

Depuis plus d’un an vous organisez des événements réguliers : les Futur.e.s #. Quel bilan en faites vous ?

Futur.e.s est un événement foisonnant et multithématiques. Comme d’autres rendez-vous, les porteurs de projet ont du mal à atteindre leurs objectifs de « lead » (NDLR : contacts qualifiés). Ils voient passer beaucoup de gens qui ne sont pas forcément intéressés par leurs sujets. C’est en partie pour cette raison que nous avons créé les événements Hashtag. Ces demi-journées thématiques permettent de mieux répondre à ce besoin puisque les exposants ne doivent se mobiliser que quelques heures et surtout, les visiteurs viennent pour la thématique et sont donc plus qualifiés. Par ailleurs, puisque nous accompagnons des acteurs à l’année, nous avions envie de leur proposer des événements plus réguliers et complémentaires du festival Futur.e.s.

Qu’est-ce qui a changé depuis les débuts du festival il y a 10 ans ?

Quand Futur.e.s a été créé en 2009, le numérique n’était pas du tout ce qu’il était. L’objectif était de sortir les innovations du garage et de montrer ce qu’était un innovateur dans le numérique, de créer de l’appétence et du désir pour ces nouveaux produits et services. En 10 ans, le numérique a pris beaucoup de place dans nos vies professionnelles et individuelles. Nous n’avons plus besoin de savoir ce que c’est. Aujourd’hui, nous continuons à proposer des démos d’innovations en émergence, mais nous y avons intégré une dimension « responsabilité » (éthique, transparence…) voire parfois politique. Nous voulons accompagner les utilisateurs et les entreprises face au raz-de-marée numérique auquel nous n’étions pas tous prêts, c’est pour cela que nous organisons des visites d’acculturation sur le festival avec nos partenaires. Aujourd’hui, il y a une très forte injonction pour tous à innover. Dans les grands groupes, « si on n’innove pas, on meurt ». Beaucoup se sentent démunis face à ce grand et gros mot qu’est l’innovation : le simple fait de venir s’inspirer d’autres secteurs, de parler avec des innovateurs, cela permet de prendre conscience que c’est accessible. 

Nous devons remettre l’innovation à sa juste place dans nos vies de citoyens ET de travailleurs. Le numérique ce n’est plus : « regardez tout ce que l’on peut faire » mais « regardez ce qu’il est souhaitable de faire »

Qu’est-ce que vous voulez que les gens retiennent en venant à Futur.e.s ?

J’aimerais que les gens retiennent que l’innovation est plurielle, qu’elle n’est pas portée par un seul modèle de « solutionnisme ». J’aimerais qu’ils soient plus familiers d’un numérique en tant qu’outil pour faire des choix ou apprendre, moins comme un besoin.

Oui, il y a beaucoup de choses qui ne dépendent pas de nous, mais il y a quand même des interstices dans lesquels nous avons encore le choix et qui rendent optimistes. Je pense qu’avec les porteurs de projet de cette année, nous donnons une bonne vision de ce qu’est l’innovation durable à la fois d’un point de vue économique, environnemental et sociétal. Nous voulons faire (re)prendre conscience qu’il ne faut pas rejeter ou avoir peur de l’innovation, elle est généralement très positive…