L’aventure, cette entreprise

J’essaie d’accueillir les épreuves avec enthousiasme et curiosité. Je me focalise sur les variables que je peux influencer et je mets de côté celles sur lesquelles je n’ai aucun contrôle.

À l’occasion de la Maddy Keynote 2020 qui aura lieu les 30 et 31 janvier au Centquatre à Paris, nous avons posé quelques questions à Matthieu Tordeur, un des intervenants de cette édition. Ce jeune aventurier est devenu en janvier 2019, après un périple de 51 jours, le premier Français et le plus jeune explorateur au monde à rallier le Pôle Sud en solitaire, sans assistance et en autonomie totale. Dans cette interview, il nous raconte notamment comment il a pu faire de sa passion son métier et les liens qui existent entre entrepreneuriat et aventure.

 

Quelle est la différence entre un explorateur et un aventurier ?

Il faut effectivement bien faire la distinction entre les deux. J’ai conscience que le terme « explorateur » est accrocheur mais je ne me considère pas aujourd’hui comme en étant un. À mon sens, les explorateurs sont des gens qui font de l’exploration, au sens premier. Elle peut être scientifique ou géographique, même s’il reste peu de zones inexplorées : des fonds marins, quelques sommets qui n’ont jamais été gravis ou encore le cosmos. Par exemple, Thomas Pesquet est un explorateur selon moi.

Personnellement, je n’ai encore jamais été dans cette dimension exploratoire, je me considère plus aujourd’hui comme un aventurier. J’ai été au Pôle Sud mais je ne l’ai pas découvert ! Je vis des aventures et des défis que je fais et que je raconte ensuite sous formes de conférences, de films (NDLR : “Objectif Pôle Sud”) ou de livres.

Comment es-tu devenu aventurier ?

J’ai suivi un parcours étudiant plutôt classique avec une licence puis un master mais j’ai eu la chance d’avoir toujours beaucoup de temps pendant les périodes estivales. Lors de mes premières aventures, je travaillais au début de l’été puis je partais sur les semaines qui restaient avec l’argent que j’avais pu gagner. C’est ainsi que j’ai pu partir en autonomie traverser l’Europe à vélo juste après le bac. J’ai aussi fait une transatlantique sur un voilier en tant qu’équipier depuis les Caraïbes jusqu’en Angleterre.

J’ai eu du mal à l’assumer, à vraiment me dire que je pouvais en faire un métier

J’ai multiplié les aventures et les expéditions quand j’étais jeune. Avec l’engouement que cela a provoqué autour de moi et le plaisir que j’avais à les faire, je me suis dit que j’allais essayer d’en faire mon métier. Cependant, j’ai mis longtemps à vraiment me décider car j’ai eu du mal à l’assumer, à vraiment me dire que je pouvais en faire un métier. C’est quand j’ai vu qu’il y avait un intérêt pour ces aventures que cela s’est imposé à moi.

Comment t’es-tu professionnalisé ?

Une aventure en particulier a vraiment défini mon parcours : un tour du monde en 4L pour promouvoir la microfinance. Avec Nicolas Auber, mon ami d’enfance, nous sommes partis depuis la Normandie et avons traversés 40 pays, un véritable tour de la Terre. Pour pouvoir réaliser ce projet, comme nous étions étudiants et n’avions pas d’argent, nous nous sommes tournés vers des entreprises et des fondations pour nous sponsoriser. Notre projet a séduit puisqu’il intégrait une dimension intéressante avec la microfinance : nous soutenions des micro-entrepreneurs à travers le monde et l’idée était d’aller leur rendre visite pour voir comment fonctionnait le microcrédit sur place.

Ce projet, nous l’avons très bien préparé, nous étions bien informés sur le sujet et allions sur le terrain, un peu comme des reporters, voir comment cela fonctionnait localement. C’était tellement passionnant que nous en avons fait un film (Microcrédit en 4L) et un livre, ce n’était pas du tout prévu au départ. C’est vraiment ce voyage qui a professionnalisé mon approche de l’aventure. Au début, c’était un voyage entre amis avec un objectif de solidarité et finalement je me suis pris au jeu : raconter en images et en mots cette aventure m’a fait grandir. De plus, le film a gagné un prix dans un festival (NDLR : Prix Spécial Ushuaïa TV) et passe régulièrement à la télé. Quand j’ai vécu tout cela, je me suis vraiment dit que c’était ce qui me faisait vibrer, ce que je voulais faire.

Comment avez-vous eu l’idée de faire un voyage autour de la microfinance ?

L’idée principale était de faire un voyage intelligent. Nicolas et moi avions envie de nous rendre un peu utiles à notre échelle. Nous avons été scouts pendant dix ans et nous avons eu la chance de pouvoir mettre en place un projet solidaire au Népal, qui nous a beaucoup appris. Intégrer une dimension solidaire dans notre voyage sonnait comme une évidence. Nous nous sommes interrogés sur les différentes problématiques de développement qui existaient et nous avons découvert la microfinance. J’ai décidé de faire un stage dans une institution de microfinance pour bien comprendre comment cela fonctionnait et grâce à cette expérience, j’ai pu aller voir des entreprises en leur exposant notre projet. C’est comme cela que tout a commencé.

Objectif Pôle Sud

Comment parviens-tu à en vivre aujourd’hui ?

Je suis revenu il y a un an de mon expédition en Antarctique que j’ai monté avec des sponsors, des partenaires médias, etc. Depuis que je suis rentré, ce sont essentiellement les conférences en entreprises qui me font vivre. Même si ce n’est pas forcément autour des mêmes thématiques, j’interviens aussi dans des écoles, j’écris des livres et je produis des films.

Que racontes-tu dans tes conférences ?

Tout dépend des demandes mais depuis janvier 2019, j’ai donné environ 120 conférences, soit environ 3 par semaine. Cela peut être pour raconter mon parcours de vie, pour inspirer, parce que ça fait rêver et respirer, que ça sort de l’ordinaire. Parfois cela peut porter sur la prise de risques, la résilience ou la performance, j’oriente alors mon discours selon les expériences que j’ai vécu.

Comment prépares-tu tes expéditions ?

La préparation dépend de l’aventure dans laquelle on se lance. Forcément, pour mon expédition au Pôle Sud, en solitaire et sans ravitaillement, je ne suis pas parti du jour au lendemain. La préparation a été longue, méticuleuse et intense. Elle a commencé 4 ans avant mon départ avec une expédition polaire où j’ai pu expérimenter le traîneau et les nuits dans une tente par des températures extrêmes. J’ai vraiment aimé cette expérience et je me suis dit que je pourrais la refaire seul et en Antarctique. Quand on me demande combien de temps j’ai mis à ficeler ce projet, je réponds que cela a pris 10 ans et a commencé lorsque j’ai eu 18 ans. C’est vraiment en cheminant et en multipliant les expéditions que j’ai acquis les compétences et la confiance, psychologique et physique, pour me permettre d’en être là aujourd’hui.

Pour la préparation plus pragmatique comme la recherche de fonds, la communication, les tests d’équipement ou l’alimentation, cela m’a pris environ deux ans. Pendant cette période, j’ai rencontré des personnes qui avaient déjà été au Pôle Sud et je me suis entraîné en conditions réelles. J’ai cumulé plus de 50 jours d’entraînement entre le Groenland et la Norvège pour me tester et voir comment je me débrouillais. J’ai aussi fait beaucoup de sport en France avant l’expédition : j’ai couru des marathons, des doubles marathons, un Ironman, le Marathon des Sables (NDLR : 250 km dans le désert du Sahara) et fait plusieurs courses à vélo à travers l’Europe. L’idée était de travailler mon endurance, plutôt que ma puissance ou ma rapidité.

Quand je cherche des dizaines de milliers d’euros pour mon expédition en Antarctique, je suis comme un entrepreneur qui cherche à faire une levée de fonds, c’est pareil

Quels parallèles existent-ils entre l’entrepreneur et l’aventurier ?

L’entrepreneuriat et le monde de l’aventure sont deux mondes assez liés. Les aventuriers qui en vivent sont des entrepreneurs : plein de gens ont fait des choses bien mieux que moi mais ne savent pas forcément bien les partager, communiquer dessus et ne peuvent donc pas en vivre. Cela demande des compétences qu’un entrepreneur doit aussi avoir : son idée, il doit pouvoir la vendre et donc la marketer et communiquer dessus.

Quand je cherche des dizaines de milliers d’euros pour mon expédition en Antarctique, je suis comme un entrepreneur qui cherche à faire une levée de fonds, c’est pareil. Je dois trouver des contreparties intéressantes pour mes partenaires, raconter une histoire commune avec des sponsors parfois éloignés du monde de l’aventure. Parfois, les entrepreneurs sont aussi amenés à faire des choix risqués. Cela peut aussi m’arriver pendant mes aventures, lorsque j’enjambe une crevasse ou que je joue avec ma réserve de nourriture par exemple. Ce qui nous unit c’est la persévérance et le goût de l’inconnu.

Arrivée de Matthieu au Pôle Sud

Lors de tes expéditions, comment surmontes-tu les difficultés ?

Je me dis toujours que la douleur et l’inconfort sont temporaires. C’est moi et moi seul qui ai choisi d’être là et je sais que la difficulté que je rencontre ne durera pas, cela m’aide à remettre les choses en perspective et à tirer le meilleur d’une situation, aussi “pourrie” soit-elle.

Les moments difficiles sont aussi les plus intéressants

La deuxième chose, même si c’est plus difficile à constater à chaud sur le terrain, c’est que les moments difficiles sont aussi les plus intéressants. Ce sont ces moments qui ont le plus de valeur après. Bien sûr, ce n’est évidemment pas à cela que l’on pense quand on vient de se blesser au genou ou que l’on prend conscience que l’on n’aura pas assez de nourriture pour aller jusqu’au bout. Mais ce sont bien ces moments difficiles qui font partie de l’aventure et où l’on apprend à mieux se connaître, que ce soit sur le plan psychologique ou technique. C’est dans ces moments-là qu’on parvient à mettre en place des stratégies pour surmonter les difficultés, qui parfois nous surprennent nous-mêmes. J’essaie d’accueillir les épreuves avec enthousiasme et curiosité. Je me focalise sur les variables que je peux influencer et je mets de côté celles sur lesquelles je n’ai aucun contrôle comme la météo. C’est comme ça que je surmonte les obstacles.

Peux-tu nous en dire plus sur ta prochaine expédition ?

Même un an après, je continue de savourer mon retour, je le vis comme un cadeau : je suis touché et ravi qu’il y ait encore autant de monde intéressés par mon histoire. Quand j’aurais écrit mon livre et que j’en aurai fait la promotion, peut-être que j’aurai la sensation d’avoir bouclé la boucle et que ce sera le moment de repartir à l’aventure.

En tout cas, cette expédition en Antarctique était éminemment solitaire et personnelle, c’était un rêve de gosse. J’aurais pu m’engager pour une cause mais je trouvais cela malhonnête, ça aurait été un prétexte. J’ai voulu prendre le contrepied de cela et trouver des sponsors qui se reconnaissent dans le dépassement de soi, l’envie de vivre ses rêves et j’ai eu la chance de les trouver. Pour une prochaine aventure, je pense que ça ne me suffira pas  et que j’aurai besoin de me rendre utile, d’apporter quelque chose à mon niveau. À suivre…


Envie d’en savoir plus ? Retrouvez Matthieu Tordeur sur scène, le 31 janvier à 13h55 à la Maddy Keynote 2020 ! Plus d’informations ici.

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