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La science-fiction au service de l’analyse du réel

Je suis plutôt pessimiste à court terme et plutôt optimiste à long terme.

IA, bio tech, bulles de survie, fake news, nouveaux médias. Une IA qui cherche les sentiments, des humains qui cherchent la recette d’un savoir universel, des géants de la tech qui ont créé leurs propres territoires.

Avec Thinking Eternity, publié aux Editions Helios, Raphaël Granier de Cassagnac nous entraîne dans un roman d’anticipation proche haletant. Et nous livre une analyse critique de la société d’aujourd’hui. Rencontre avec un sociologue du présent, qui, à la ville, est chercheur en physique au CNRS et porteur de la chaire de gaming à l’Ecole Polytechnique.

[Attention spoiler]

Raphaël dites-nous qui vous êtes : un scientifique qui décrypte le futur ou un sociologue du présent ?

[Rires] Sans nul doute un sociologue du présent.

L’idée de base du roman, celle des humains qui s’uploadent dans la matrice, m’est venue en 1995 en lisant Les particules élémentaires de Michel Houellebecq. À la fin du livre, l’un de ses personnages invente la fin du vieillissement. L’ouvrage se termine sur une envolée futuriste qui raconte comment l’humanité trouve son successeur dans des êtres biologiques immortels, et s’éteint doucement, fière d’avoir inventé ses remplaçants.

À ce moment-là, j’étais plutôt dans une posture de scientifique qui décrypte le futur : je m’interroge, en scientifique, sur cette quête de l’immortalité. Et très vite, j’arrive à la question de l’upload numérique. Matrix n’était pas encore sorti, mais ces questions étaient dans l’air du temps.

J’ai donc écrit sur le sujet ; c’est la nouvelle qui clôt mon précédent ouvrage, Eternity Incorporated. Cela m’a donné le substrat de base, l’hypothèse apocalyptique qui y est décrite. Puis je me suis demandé comment on pourrait passer d’aujourd’hui à ce futur-là : c’est ce que raconte Thinking Eternity. Et pour l’écrire, je me suis surtout inspiré du présent, de l’actualité.

Vous décrivez un monde ultra connecté, mondialisé, avec des territoires nouveaux…

J’écris de l’anticipation proche, très proche. Et à part cette hypothèse très audacieuse d’upload des consciences humaines dans la matrice, qui me semble hautement improbable, j’ai fait en sorte que tout le reste soit plausible et assez proche de nous.

Thinking Eternity commence par des attentats. (NDRL : le livre a été écrit en 2012, en grande partie à New York). Je me suis demandé quel serait le prochain 11 septembre, que j’ai appelé pour l’anecdote le 9 novembre, eleven nine

Je me suis également inspiré des grandes entreprises, de celles qui dépassent le téra-dollar de capitalisation, et qui demain seront capables de racheter la dette des États en échange de territoires, sur lesquels elles pourraient créer de nouveaux États. Ce faisant, j’ai imaginé un Googland… Je pensais avoir inventé ce scénario. Or, trois mois après, je lis une déclaration de Larry Page, qui appelle de ses vœux la création de nouveaux territoires pour expérimenter de nouvelles formes de gouvernance…

De grandes entreprises […] seront capables de racheter la dette des États.

Ce sont deux exemples, mais on pourrait en prendre d’autres : sur la mondialisation. J’ai fait exprès qu’il n’y ait pas deux chapitres qui se passent au même endroit. Cela fait écho au fait qu’aujourd’hui, les plus riches prennent l’avion un jour pour être à l’autre bout de la planète le lendemain, et mener des activités différentes.

J’invente également plusieurs réseaux sociaux, qui jouent dès le début un rôle prépondérant dans la diffusion des informations sur les attentats. Cela renvoie à ce qui sera plus tard le « safe » de Facebook que je n’avais pas encore vu, qui a été déployé en novembre 2015 lors des attentats à Paris.

Le futur décrit dans Thinking Eternity est assez sombre, est-ce votre vision du futur ?

J’ai un troisième roman actuellement chez l’éditeur qui… finit bien ! Mais je pense que le système dans lequel on vit va s’effondrer, notamment du fait du creusement des inégalités et du réchauffement climatique dont on est en train de prendre conscience massivement.

Je n’exclus pas du tout une 3e guerre mondiale, mais en même temps je pense que l’espèce humaine est hyper résiliente. D’ailleurs, mon dernier livre a pour titre provisoire Resilient thinking. Donc on s’en sortira, mais pas tous. Je suis ainsi plutôt pessimiste à court terme et plutôt optimiste à long terme.

Thinking Eternity, Editions Mnémos, 2014

Vous décrivez l’émergence d’une religion scientifique, et des « fake news » qui conduisent à la fin de l’humanité… Quelle place conférer à la connaissance dans nos sociétés ?

Mon personnage, Adrian, scientifique de formation, crée en effet une religion malgré lui. J’ai eu cette vision un jour que si l’on racontait la science comme une religion (la théorie de l’évolution, le big bang, etc.), la connaissance scientifique pourrait peut-être combler l’une des fonctions que remplit la religion : la réponse à une interrogation métaphysique.

Toute l’intrigue est construite avec pour contrainte la création de cette religion scientifique, le Thinking. D’ailleurs, peut-on vraiment construire une religion scientifique ? Tout dépend évidemment de ce que l’on appelle religion ou science, et je me suis inspiré de l’une pour nourrir l’autre. Dans le roman, par exemple, le thinking subit les mêmes dérives que les religions : fanatiques, sectaires…

Et la « big fake news » ?

Oui, à la fin, il y a cette big fake news, à laquelle toute l’humanité croit, avec derrière l’idée d’une grande manipulation que les réseaux sociaux propagent. Et où la technologie est impuissante à renverser ce qu’elle a elle-même créé. Cela dit, mon système de fake news ne fonctionne que parce qu’il y a derrière des IA supérieures. Si jamais l’on arrive à créer des IA qui prennent beaucoup d’avance sur nous, et si on leur donne les moyens d’intervenir sur les réseaux sociaux massivement, je pense qu’elles pourraient manipuler l’humanité… Mais je ne suis pas certain qu’elles existent un jour.

J’ai plutôt foi en internet, dont les réseaux sociaux sont une incarnation. Et je soutiens complètement la liberté d’expression.

Wikipédia a sans doute plein de défauts mais c’est génial. Super accessible et assez démocratique.

Vous prônez aussi un accès total à la connaissance…

Oui, je décris aussi dans le roman un site web pour remplir cette fonction, que j’appelle Thinkopédia. C’est un Wikipedia, mais avec un niveau d’entendement ajustable. Si vous ne comprenez pas un article, vous pouvez en descendre le niveau. J’essaie de lancer des projets là-dessus avec des étudiants, mais c’est encore embryonnaire, il faut soit un métalangage efficace, soit des algorithmes pour ajuster le niveau d’entendement d’un article. Sans oublier les illettrés, avec la voix. C’est ce que je décris dans le livre.

Wikipédia a sans doute plein de défauts mais c’est génial. Super accessible et assez démocratique. Avant, pour avoir accès à des encyclopédies, il fallait aller dans les bibliothèques au mieux.

En revanche, la question du « gaming » apparaît seulement en filigrane dans l’ouvrage : pour vous, cela ne fait pas partie des éléments structurants du futur ?

Dans le livre, les jeux vidéo appartiennent sans doute au passé de mes personnages. Je n’ai pas besoin d’eux pour les raconter. Ils sont sérieux et n’ont pas le temps pour l’entertainement au sens large. On ne les voit jamais lire un livre, ni aller au cinéma… Ce n’est pas cette partie de leur vie que je raconte.

En revanche, la réalité virtuelle est très présente, ainsi que des hologrammes. Mais il n’y a pas d’aspect ludique.

En fait, je ne vois pas les jeux vidéo comme un élément structurant de la société de demain. Par exemple en entreprise, le jeu arrive par la petite porte. On parle de gamification, de jeux de rôles, mais se sont des mises en situation. Les escape games vont un peu plus loin, mais je ne crois pas que le jeu en soit va profondément changer la société. Ou plutôt : il l’a déjà fait !

Mais ce serait intéressant d’écrire sur une société basée sur le jeu. Il faudrait que ce soit le point de départ, une contrainte forte.

Enfin dans votre futur, l’Afrique apparaît comme centrale

C’est un endroit foisonnant de ressources naturelles, que l’Europe a colonisé, que la Chine commence à investir, qui intéresse les Américains… C’est un continent d’enjeux, avec des velléités d’indépendance, des enjeux démographiques, du terrorisme… Ses mégalopoles sont fascinantes, et en même temps, il y a des endroits où il n’y a pas grand-chose… Il se passe des trucs en Afrique, il va se passer des choses en Afrique. Le continent aura demain un rôle clef, donc je ne me voyais pas ne pas en parler.

Mon personnage démarre son action en Afrique un peu malgré lui.

Et personnellement, j’ai beaucoup d’images en Afrique, donc j’ai envie de les raconter. C’est propice à l’écriture. Pour l’anecdote, j’ai été dans tous les endroits du bouquin. Sauf Neptune et un des mondes virtuels.

Comment allez-vous poursuivre le récit ?

D’abord avec le troisième roman dont je parlais. Et par ailleurs, les personnages de Thinking Eternity vivent sur d’autres supports. Dans différentes anthologies notamment. Par exemple, j’ai écrit une nouvelle pour une anthologie scientifique. Le principe : un écrivain écrit une nouvelle de science-fiction et en parallèle, un scientifique porte un regard critique sur la nouvelle. J’y raconte la vie de Chin, le chirurgien qui greffe des yeux numériques au début du roman. Le scientifique qui me répond explique quant à lui que les greffes oculaires se développent déjà… Anticipation proche donc !

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