La philantropie en France

Depuis la création du Ministère de la culture par André Malraux en 1959, la culture est une affaire publique et l’objet d’une politique culturelle d’Etat

Anne Monier est docteure en sciences sociales, post-doctorante à l’université Paris VIII et co-directrice du Programme PSSP (Philanthropy and Social Sciences Program). Elle publie cette année le livre issu de sa thèse Nos chers « Amis Américains ». Une enquête sur la philanthropie transnationale (PUF, 2019).

Pourquoi les institutions culturelles françaises lèvent-elles des fonds aux Etats-Unis ?

Mon livre parle des associations d’Amis Américains (les American Friends) qui permettent aux institutions culturelles françaises de lever des fonds aux Etats-Unis. C’est le cas par exemple des American Friends du Louvre, de l’Opéra de Paris, de Versailles etc. A l’heure où les institutions publiques voient leurs subventions publiques diminuer, elles sont appelées à augmenter leurs ressources propres, et notamment le mécénat. Elles se tournent en particulier vers les Etats-Unis, où la philanthropie* y est très développée.

En quoi la situation est-elle différente en France et aux Etats-Unis ?

La France est, par essence, le pays de « l’Etat culturel ». Depuis la création du Ministère de la culture par André Malraux en 1959, la culture est une affaire publique et l’objet d’une politique culturelle d’Etat. Aux Etats-Unis, c’est très différent, il n’y a pas de Ministère de la culture et les institutions culturelles sont financées en majeure partie par les mécènes. Les Etats-Unis sont un peu, en ce sens, « l’eldorado de la philanthropie », car elle y est très développée dans tous les domaines.

Ton livre s’intéresse aux mécènes américains qui font des dons à l’Opéra de Paris, à Versailles, au Musée d’Orsay etc. Qu’as-tu appris sur cette philanthropie ?

Mon livre est issu d’une enquête qualitative menée pendant plus de trois ans (2011-2014) sur la philanthropie de ces associations d’American Friends. A travers une ethnographie (observations) et des entretiens, j’ai « plongé » dans ce monde de la philanthropie transnationale d’élites, marquée par l’organisation d’événements très prestigieux (galas, visites privées) qui permettent de séduire les donateurs américains. J’ai essayé de montrer les défis que représentent ces levées de fonds pour des institutions françaises peu habituées à ces pratiques, mais également ce que cela révèle des relations franco-américaines, des pratiques élitaires, et les effets que le développement de la philanthropie peut avoir sur le monde culturel français.

Quels sont les grands enjeux de la philanthropie dans les prochaines années ?

La question de la philanthropie est au cœur de l’actualité aujourd’hui, à cause de plusieurs événements récents, qu’il s’agisse de l’incitation au développement de la « raison d’être » au sein des entreprises (comme l’a évoqué Bruno Lemaire), de la prise de conscience de l’importance de l’écologie, de la baisse des déductions fiscales pour les entreprises, ou de l’incendie de Notre-Dame qui a soulevé un élan de générosité sans précédent. Interroger la philanthropie et le rôle des philanthropes permet de poser des questions sociétales plus larges qui sont essentielles : celle du modèle de société que l’on veut, celle du renouvellement du contrat social autour d’une redéfinition de l’intérêt général, mais également celle du renforcement de notre démocratie, aujourd’hui mise à mal par l’augmentation des inégalités et le développement des populismes.

* « L’ensemble des dons et actions privés librement consentis en faveur d’organismes agissant dans l’intérêt général. » (Chaire philanthropie de l’ESSEC)

Pour en savoir un peu plus, écoutez l’interview d’Anne Monier sur France Culture : Mécénat, philantropie, la dépendance de l’art ?

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