Anne de Pomereu

La chasse au trésor de l’attention : la concentration à l’ère de la distraction

On a basculé de l’économie de la production à l’économie de l’attention

Anne de Pomereu est professeur de mémoire et de méthodologie.
Elle est l’auteur de Eloge de la Passoire. Mémoire : je retiens l’essentiel et j’oublie le reste (2018).

Comment peut-on définir l’attention ?

L’attention est un filtre : c’est la prise de conscience par l’esprit d’une information ou d’un élément à l’exclusion des autres. Lorsqu’on est attentif à quelque chose, on devient aveugle au reste. Pour appréhender ce mécanisme, citons le test du gorille mis au point par deux chercheurs de Harvard. (Attention spoiler ci-dessous).

On montre aux participants une vidéo avec deux équipes, l’une vêtue de noir et l’autre vêtue de blanc. On demande de compter les passes de l’équipe des Blancs. Au bout d’une minute, la plupart (90%) ont juste mais n’ont pas vu le gorille qui a fait irruption sur le terrain. Il a traversé en marchant lentement, a salué… Cette cécité attentionnelle est normale.

En revanche, ceux qui ont vu le gorille ont souvent un problème d’attention ou alors ce sont des « gamers ».

Pourquoi ? Un jeu vidéo en général, c’est un jeu d’attention sélective. Il y a un stimulus de l’attention qui vient de l’extérieur : souvent l’on doit viser, et en même temps faire attention aux personnages font irruption de tous les côtés. L’attention est entraînée à s’exercer sur un champ plus large.

C’est pour cela que l’on est mono-tâche. De nombreuses études le montrent. Lorsque l’activité prend les mêmes circuits neuronaux, il est impossible de faire deux choses à la fois. L’attention va switcher d’une tâche à l’autre. Faisons un test. Si je vous demande de faire 325 * 17, vous allez poser votre multiplication. Mais si je vous demande en parallèle quelle est la capitale du Portugal, de la Suède, de l’Islande, vous allez avoir plus de mal à y arriver … Soit cela complique la tâche principale, c’est source de plus d’erreurs, ça prend plus de temps.

Aujourd’hui en entreprise, on est en multi-tâche permanent, parce que l’on a des injonctions contradictoires. On doit à la fois être dans la réflexion, et gérer des urgences toute la journée. On est dérangé par le chef, par des réunions, les mails, les coups de téléphone. Les collaborateurs se retrouvent avec un ordinateur ouvert avec plusieurs tâches en simultané, la boite mail, une présentation powerpoint que l’on doit finir, etc.

Du coup, la fatigue attentionnelle est très grande, on essaie de tout faire en même temps et c’est stressant, source d’erreurs. La concentration c’est la stabilisation de l’attention sur une durée.

Quel est le lien entre attention et mémoire ?

Le lien est double. On ne peut pas mémoriser si l’on n’est pas attentif. Si vous apprenez quelque chose, vous ne pouvez pas faire autre chose à côté. La mémorisation est un excellent exercice d’attention.

L’un des effets secondaires positif du développement d’une mémoire humaine fiable c’est que cela travaille l’attention. On ne peut pas faire autrement.

L’attention est la porte d’entrée de la mémoire. Il y a plusieurs mémoires. Il y a des mémoires conscientes et des mémoires inconscientes. Et dans les mémoires conscientes, il y a notamment la mémoire sémantique, qui est celle des apprentissages. Cette mémoire là l’attention est une porte d’entrée de la mémoire de travail, qui elle-même est la porte d’entrée de la mémoire à long terme.

Quand on a une mémoire de travail abîmée, par les médicaments, la maladie, le vieillissement… on a du mal à apprendre, à encoder. La technique de mémorisation permet d’encoder directement l’information dans la mémoire à long terme.

Comment se concentrer ?

Il faut comprendre que notre cerveau n’évolue pas à l’échelle d’une génération. Il n’évolue pas aussi vite que la technologie. Pour apprendre quelque chose, nous avons besoin de temps, de compréhension et d’ancrage. Ce qui est nouveau, c’est qu’il y a une profusion presque infinie de contenus à disposition, de connaissances presque immédiatement accessibles. Notre système attentionnel est sans arrêt sollicité par des milliers de choix possibles.

Prenez le festival d’Avignon : quand le festival off a commencé dans les années 60, il y avait une quinzaine de pièces à l’affiche. Aujourd’hui, il y en a 1500. Le simple choix d’une pièce demande énormément d’attention.

On a basculé de l’économie de la production à l’économie de l’attention. Aujourd’hui ce qui est rare et qui vaut de l’or : le temps que l’on va dépenser pour consommer des produits.

Quand vous avez le choix à la rentrée entre 8 films par semaine, 700 livres et je ne sais combien de séries sur Netflix etc. Les fabricants des contenus vont se battre pour attirer et capturer retenir mon attention. Toute la stratégie marketing repose sur l’utilisation des biais de la psychologie humaine !

On reste sur Snapchat pour entretenir la flamme de l’amitié. Mais pas l’amitié réelle. Le Like c’est pareil : cela répond au besoin de savoir si j’ai été écouté lorsque j’ai écrit quelque chose.

Les séries relèvent de la même inflation de temps. J’ai pris 5 séries : leur visionnage représentait 500 heures de visionnage. Dans une année scolaire, il y a environ 1000 heures de cours. Le ratio est impressionnant.

Les enfants de moins de 6 ans passent en moyenne autant de temps derrière un écran qu’à l’école. Entre 8 ans et 12 ans, ils passent 1,5 fois plus de temps devant les écrans. Entre 13 et 18 ans, ils restent 2 fois plus de temps sur les écrans.

Comment on lutter contre cette fuite de l’attention ?

La volonté est nécessaire mais pas suffisante. La concurrence du plaisir immédiat est trop forte. Si vous avez le choix entre le plat d’épinards et les bonbons, vous avez beau vouloir ne pas les manger vous les mangerez quand même. Si vous voulez arrêter de fumer, mieux vaut ne pas avoir de paquet à la maison.  L’attention est comme une princesse capricieuse : elle adore les trucs faciles, les bonbons, et la satisfaction à court terme.

Ce qui est diabolique, c’est que lorsqu’on essaie de se concentrer sur des choses qui demandent beaucoup d’attention, dès que l’on est confronté à la difficulté, la tendance est de switcher sur quelque chose de moins ardu.  On fuit vers le multitâche. Cela demande par la suite beaucoup de concentration et d’énergie.

C’est une hygiène attentionnelle qu’il faut mettre en place. Il faut se connaître soi-même et l’énergie dont on dispose pour ne pas s’user inutilement.

La seule chose qui marche vraiment bien c’est un cadre routinier d’habitudes, de routines, de règles.

Pour écrire mon livre, j’ai un cadre routinier en positif, un cadre horaire et un mode négatif : je laisse mon téléphone en mode avion.

En entreprise, il peut y avoir des lieux et des plages de connexion.

Pour les mails, par exemple, il faut se fixer une plage horaire avec un début et une fin. Ou alors avoir des lieux, sans wifi. Des bulles.

Et il faut être organisé. Le mono-tâche séquencé fonctionne bien. On revient sur la problématique de l’organisation. SI c’est rangé dans la tête et la pièce, ça marche mieux en général. Et on peut switcher plus rapidement. La plupart des écrivains ont des manies, des organisations monacales. Il y a un rituel qui aide à la concentration… surtout quand on est dans la créativité.

Une fois qu’on a trouvé l’expérience optimale, le « Flow » ainsi que le nomme le chercheur hongrois Mihaly Csikszentmihalyi, il faut réussir à retrouver les conditions qui ont permis son émergence.

Csikszentmihalyi, à partir d’une étude sur le bonheur, il s’est rendu compte que ce qui rendait les gens heureux c’est de réussir quelque chose d’un peu difficile et qui engage de l’attention. Typiquement, apprendre par cœur, cela rend hyper heureux !

Lorsqu’on est dans le flow, on est soi-même le moteur de son attention : le monde extérieur n’existe plus. C’est cette attention qu’il faut rechercher et … elle s’entraine ! Simone Weil l’a écrit à de nombreuses reprises : la scolarité n’aurait comme enjeu que de développer cette faculté d’attention.

Les connaissances ne peuvent être transmises que s’il y a un terrain propice à l’apprentissage.

Peut-on voir physiquement les signes de l’attention ou de l’inattention ?

Il y a des signes physiques et corporels de la distraction. Dès lors que l’on décèle les premiers signes d’inattention, avant d’être complètement parti, on va pouvoir les corriger et rétablir l’équilibre.

Jean-Philippe Lachaux, chercheur au CNRS avec lequel j’ai travaillé prend l’exemple de l’équilibre sur la poutre. Vous pouvez vous rétablir aux premiers signes du déséquilibre. Après c’est la chute.

Le premier signe corporel de tient dans le regard. Lorsque vous êtes face à un public, vous vous rendez très vite compte si les gens sont « derrière leurs yeux » ou pas.

C’est comme un cheval, lorsqu’il commence à regarder l’herbe, vous pouvez corriger le mouvement. Une fois qu’il a commencé à brouter, c’est très compliqué de le ramener. L’attention c’est pareil. Lorsqu’elle est partie, c’est plus difficile de la ramener.

Au théâtre, le signe le plus sûr que la pièce a pris, c’est que la salle est attentive, sans bruit parasite (raclement de gorge, froissements…).

Il y a une posture d’attention : lorsqu’on écoute quelqu’un qui vous passionne, la posture est droite, ouverte. Il se passe quelque chose dans la relation. Les signes sont tenus mais présents.

Enfin, il y a un rapport très fort entre l’espace et l’attention. Certains espaces favorisent l’attention. Une réflexion serait à engager, tant à l’école qu’en entreprise, indépendamment des contraintes économiques et organisationnelles. On a inventé beaucoup de choses pratiques pour nous faire gagner du temps, or on est toujours à courir après le temps. Cette course donne le sentiment de surcharges attentionnelles. Il faut introduire des temps morts !

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