© Rachel Calvo Portraits

Être une femme entrepreneure, tu vois c’est pas si facile

On donne de faux espoirs aux gens qui veulent entreprendre alors que c’est hyper compliqué

Dans le cadre de son partenariat avec la Fondation CréActifs Initiatives, Soon Soon Soon a rencontré Mayghan Dolmy, une entrepreneure qui a testé et éprouvé l’accompagnement de la fondation. Elle est à l’origine de “La Boîte de Charlie” qui propose des outils pédagogiques pour aider les enfants à s’approprier le bilinguisme. Mayghan nous explique l’origine de son projet, son parcours et ses ambitions…

Peux-tu nous raconter ton histoire ?

C’est un long parcours plutôt atypique : j’ai fait des études de langues étrangères (anglais, espagnol et italien), précisément dans la traduction et les sous-titres. Après avoir obtenu ma Licence, ne sachant pas trop quoi faire, j’ai décidé de travailler directement, principalement dans le secteur de la vente, à Paris et à Londres. De fil en aiguille, j’ai évolué et suis devenue responsable de boutique.

C’est ensuite que j’ai eu une révélation pour les Ressources Humaines (RH) et j’ai décidé de me reconvertir, sans diplômes, sans rien. J’y ai travaillé pendant 7 ans dans différents secteurs allant de l’IT (Information Technology) à l’assurance en passant par le transport. L’an dernier, après 8 mois dans une entreprise où je faisais 5 boulots en 1, j’ai fait un burn-out. Mon corps a dit stop. Ça a été dur mais ça a eu le mérite de me remettre les idées en place et m’a vraiment poussé à réfléchir sur ce que je voulais faire de ma vie.

J’ai donc décidé de me mettre à fond sur mon projet actuel : “La Boîte de Charlie”. C’est lors de cette réflexion que j’ai décidé de participer à mon premier start-up week-end “24 heures pour entreprendre” organisé par la Fondation. C’était fin 2017, c’était intense, mais ça m’a vraiment aidé à structurer mon idée. Construire une start-up en 24 heures, c’est un défi très formateur : j’ai pu voir les différentes étapes à suivre, apprendre à structurer une société et commencer à pitcher une idée. C’était aussi un moment de rencontre avec des personnes très sympas dont certaines avec qui je suis toujours en contact.

Et ensuite, après cette nuit blanche ?

J’ai dormi ! Rires. J’ai pu remettre toutes les pièces du puzzle de l’entrepreneuriat dans le bon ordre. Avant, je ne savais pas par où commencer : connaître les bases m’a permis de me lancer, mais toujours à ma façon. Je savais ce que je voulais faire mais à vouloir absolument réaliser un business plan, je n’avançais pas. Je l’ai donc mis de côté et j’ai décidé de créer mon Minimum Viable Product (produit minimum viable en français, NDLR) : écrire mon premier tome. La suite s’est faite toute seule, sans forcer.

Cependant, j’ai rapidement réalisé que je ne voulais pas créer mon entreprise seule. J’ai donc lancé une bouteille à la mer dans un groupe Facebook d’entrepreneures et ça a marché, Sandrine Verdier (co-fondatrice) a répondu et ça dure depuis plus d’un an et demi ! Nous avons eu des parcours assez similaires mais elle, côté finance. Nous sommes réellement complémentaires, chacune apporte ses compétences, ses propres qualités humaines et son réseau pour faire avancer les choses et c’est génial de le faire à deux ! En octobre 2018, nous avons officiellement fondé “La Boîte de Charlie” même si je travaillais dessus depuis juillet 2017.

Mayghan et Sandrine, son associée. (© Saskia Nuschke)

Qu’est-ce que « La Boîte de Charlie » ?

Nous proposons des outils pédagogiques destinés aux enfants de 3 à 10 ans, afin de s’approprier au mieux le bilinguisme : séries de livres jeunesses bilingues (français-anglais), ateliers créatifs, programmes d’apprentissage ludo-pédagogique des langues françaises et anglaises. Les enfants apprennent et progressent grâce à un parcours décliné autour des aventures de Charlie, une petite fille de 6 ans, intrépide, qui vient habiter la ville de Paris, avec ses parents expatriés (une mère anglaise et un père français). Grâce à un objet magique, elle se retrouve propulsée à différentes époques et part à la découverte de la France, de son Histoire et de ses régions.

C’est finalement assez récent et nous travaillons encore sur le développement de la structure avec Sandrine. Nous organisons également des ateliers de manière récurrente et les premiers programmes d’ateliers bilingues viennent de débuter pour cette rentrée avec le Comité d’Entreprise de la RATP et l’Ecole Internationale Trilingue de Cergy. Nous allons aussi lancer un programme FrenchBooster pour enfants expatriés dès le mois d’octobre 2019, en partenariat avec Novexpat.

Les langues sont avant tout vivantes, nous travaillons donc aussi sur des versions audios de nos livres. Nous aimerions pouvoir poursuivre cette belle aventure en créant des minis dessins animés et emmener notre petite Charlie le plus loin possible. Nous sommes sur pleins de projets en même temps et la rentrée 2019 s’annonce bien chargée !

En parallèle, je continue aussi les RH en freelance. Ce statut me donne beaucoup plus de liberté et bizarrement je fais plus de choses que lorsque j’étais salariée. Je peux faire des choix qui vont dans mon sens et qui sont alignés avec ma manière de fonctionner.

Comment as-tu eu l’idée de « La Boîte de Charlie » ?

C’est une conjugaison de plusieurs choses : je suis maman d’une petite fille qui s’appelle Charlie. Je souhaitais lui raconter d’autres histoires, de vraies histoires, pour stimuler sa curiosité. Du coup, raconter des anecdotes sur l’Histoire de France était pour moi le bon moyen de le faire.

Par ailleurs, durant mes expériences en RH, j’étais confrontée à différentes populations expatriées dont certaines avaient la chance de pouvoir mettre leur enfants dans des écoles privées quand d’autres l’étaient un peu moins et n’avaient d’autre choix que d’insérer leurs enfants dans le système scolaire français sans maitriser les bases. Comment demander à un enfant, confronté déjà à beaucoup de changement, de s’adapter à une nouvelle langue et culture ? Le livre était pour moi le support idéal pour retranscrire cette idée et faire voyager les enfants à la fois dans un univers un peu magique mais aussi réel que possible en traitant de sujets historiques liés à la culture française. Le tout de manière ludique et en partageant de bons moments en famille. La boîte de Charlie est née !

Nos produits « phares » sont nos 2 premiers tomes (“Charlie au secours de la Tour Eiffel” et “Charlie à la recherche du Roi Soleil”, le tome 3 est en cours d’écriture). Mais depuis quelques temps nous nous concentrons sur le développement de nos ateliers bilingues afin d’initier les enfants aux langues étrangères (français et anglais selon la population), tout en gardant ce fil rouge autour de la culture française.

Qu’est-ce qu’être ta propre patronne te permet de faire ?

Déjà, cela ne change pas mon éthique et ma façon de penser, ou encore l’engagement que j’ai vis-à-vis d’un client. En free-lance, je peux décider de certaines choses : si je réalise une mission et qu’on m’en demande plus, je renégocie. Quand on est salarié, on n’a pas cette liberté. Cela me convient pour l’instant et je compte bien continuer, toujours en parallèle de “La Boîte de Charlie”. 

De ce côté, nous verrons comment cela évolue. Notre objectif à court et moyen-terme serait simplement d’être rentable. Même si ce n’est pas encore l’objectif, nous ne nous payons pas aujourd’hui. Cela fait moins d’un an que nous existons et nous avons de bons retours, nous sommes optimistes.

Comment le projet a démarré ?

Après mon burn-out, la question était : “Est-ce que je démissionne ?”. Mon projet n’était pas encore abouti et une démission signifiait ne plus avoir de rémunération. C’est tout de même ce que j’ai fait, cela a été un vrai plan d’attaque que j’ai du prévoir avec mon conjoint. Le choix de démissionner a été calculé mais pas simple pour autant.

Avant cela, pendant plusieurs mois, j’ai dû travailler en parallèle du projet : ça me faisait des doubles voire des triples journées étant donné que j’avais aussi ma fille et la maison à gérer. Du coup, la démission a été un choix volontaire, assumé et réfléchi à deux avec mon conjoint. C’est quelque chose de très important de se sentir épaulée et soutenue. Je n’avais jamais démissionné sans rien avoir trouvé derrière. J’ai vécu un choc psychologique !

Quand on devient chômeur en France, c’est très particulier : on a tout de suite le sentiment d’être un parasite qui n’a pas envie de travailler. Changer ce discours ambiant est aussi un travail à faire, surtout que je ne suis pas devenue chômeuse pour chercher un travail mais pour créer mon entreprise. Il y a un travail d’éducation à faire auprès de ses proches, de sa famille…

Ce burn-out m’a fait comprendre que je n’étais pas faite pour le salariat mais bien pour l’entreprenariat

C’est quoi pour toi être entrepreneure ?

Dans la réflexion qui a suivi mon burn-out, je me suis rendue compte que je restais rarement plus d’un an et demi dans mes boulots… Ce burn-out m’a fait comprendre que je n’étais pas faite pour le salariat mais bien pour l’entreprenariat, ça a été un choix évident finalement.

Cependant, j’ai l’impression que le mot “entrepreneur” est à la mode et je trouve cela négatif. On donne de faux espoirs aux gens qui veulent entreprendre alors que c’est hyper compliqué ! Au-delà du projet et des idées, il faut s’accrocher mentalement, physiquement et être capable de tenir sur la distance. 

Ce qui est compliqué au départ, c’est de s’organiser et de ne pas sombrer dans l’entrepreneuriat 24h/24. Sans s’en rendre compte, on fini par ne parler que de ça, on va regarder ses e-mails en permanence, etc. Depuis 2 ans, j’arrive à me contrôler en m’interdisant de regarder mes mails le week-end, j’essaie d’arrêter de travailler après 21h alors qu’avant c’était 1h du matin… Petit à petit, j’arrive à réduire.

Entre tout cela, j’ai ma fille et ma vie de famille. J’ai parfois l’impression que je ne suis pas là alors que je suis là. C’est ça que je trouve très compliqué lorsqu’on est entrepreneur. On nous vend le côté “paillette” de l’entreprenariat mais c’est du vent parce qu’on ne prend pas la mesure des sacrifices que cela engendre. Par exemple, si je veux acheter des chaussures, je dois y réfléchir à deux fois avant parce que la priorité c’est soit ma fille et ma vie de famille, soit l’entreprise. On ne parle pas ou pas assez de cela ! Être entrepreneur c’est une liberté, on se sent moins emprisonné, mais c’est aussi des difficultés financières, parfois morales… Il faut savoir où l’on met les pieds !

Ce sont des choses qui arrivent régulièrement. Dans mon cas personnel, ça peut être tous les 2-3 mois. Maintenant, je sais quand cette période arrive et dans ces moments-là je sais qu’il faut que je lâche à peu près tout pendant un petit temps pour repartir du bon pied et ne pas m’enfoncer davantage. Dans ces moments là, le fait d’être associée joue énormément.

Je crois que les hommes et les femmes n’entreprennent pas de la même façon.

Et être une femme entrepreneure ?

Je crois que les hommes et les femmes n’entreprennent pas de la même façon. Je reste une femme qui entreprend « comme une femme » : pour moi, c’est le relationnel avant tout. J’aime parler avec les gens, les connaître, en savoir un peu plus sur eux, c’est ça qui permet de créer une connexion avec la personne.

Faire du business pour faire du business ? Bof… À mon sens, la différence avec un homme est là : un homme va il y aller frontalement. Les femmes sont davantage dans la réflexion alors que les hommes vont être beaucoup plus fonceurs.

Le milieu masculin est beaucoup plus compétitif, savoir qui est le meilleur : je trouve ça un peu malsain. C’est une manière de faire du business qui ne me ressemble pas.

Alors, comment fais-tu du business ?

Tout ce qui nous arrive avec “La Boîte de Charlie” ou dans ma vie de free-lance, c’est par ricochets : je suis allée à une soirée, j’y ai rencontré telle personne qui a parlé de moi à une autre à tel moment… Ça a été le cas avec la Fondation CréActifs ! C’est ça ma façon de voir les choses, de me connecter aux autres. Toutes les rencontres que j’ai pu faire jusqu’à présent, c’était ça : du networking, du bouche à oreille.

« 24h pour entreprendre », le challenge auquel Mayghan a participé en 2017.

Comment la Fondation CréActifs t’as aidée à te lancer dans l’entrepreneuriat ?

Ce que fait la Fondation CréActifs est vraiment top ! C’est sincère. Proposer ce genre de formations gratuitement, c’est incroyable. Quand on devient entrepreneur, on ne sait pas trop où l’on va…

Ce que proposait la Fondation, travailler pendant 24 heures sur notre projet, être formée, apprendre, rencontrer et tout cela gratuitement… J’avoue avoir eu des doutes au début, ça devait cacher quelque chose ! Rires. J’avais déjà bénéficié de 3 heures de formation à la Fondation avant les “24 heures pour entreprendre”. C’est aussi pour cela que j’ai par la suite voulu devenir membre et aider bénévolement à mon tour. On y rencontre des gens formidables avec des étoiles plein les yeux, même s’ils se rendent compte que ce n’est pas si facile d’entreprendre. Ils ont la niaque et c’est communicatif, c’est un cercle vertueux d’énergie !

Je me retrouve aujourd’hui mentor alors que j’étais moi-même en train de galérer avec un business plan il n’y a pas si longtemps. Ça fait bizarre, mais je me dis que c’est comme ça qu’on apprend vraiment. Je n’ai jamais trop cru à la théorie, je préfère nettement la pratique. C’est pour ça que j’ai vraiment aimé l’exercice des « 24h pour entreprendre » : sans dormir, demander à ses neurones de fonctionner aussi longtemps fait passer par différents stades, l’excitation, l’énervement, la fatigue, l’excitation à nouveau… Mais au final, tu ne perds pas ton objectif de vue et à la fin c’est ça qui te permet de savoir si tu veux vraiment faire ça.

Aujourd’hui, en étant mentor, le fait de pouvoir donner, c’est gratifiant, on renvoie l’ascenseur. Je trouve qu’à la Fondation, on donne énormément aux jeunes entrepreneurs. Si on veut, on vient à un cocktail parler aux jeunes entrepreneurs même 5 minutes, c’est enrichissant, on y partage nos galères et nos succès !


Mayghan vous a inspiré·e et vous avez envie de créer votre entreprise ? Participez à l’opération « Monte ta boîte en 2 mois » organisée par la Fondation Créactifs Initiatives, à partir du 24 septembre 2019 !