Le média qui cultive votre curiosité
Menu

Emporté·es par la foule

La foule est assez prévisible, à l’inverse de l’individu

Saviez-vous qu’en France, dans 80% des cas, lorsqu’un piéton en rencontre un autre, ils vont s’éviter par la droite ? On a appris cela, et bien d’autres choses encore, dans le livre fascinant de Mehdi Moussaïd : Fouloscopie.
Ce chercheur étudie depuis plus de 10 ans le comportement de la foule, sujet aussi complexe que vaste : du déplacement collectif à la fameuse intelligence collective en passant par la contagion sociale (coucou les fakes news). Nous avons voulu en savoir plus en lui posant quelques questions…

Comment définissez-vous votre métier ?

Je suis chercheur, j’ai obtenu un doctorat (en Éthologie, NDLR) à Toulouse que je n’avais pas vraiment choisi, à l’origine je voulais être scientifique. J’ai découvert le sujet du comportement de la foule par hasard. Ce thème de recherche m’a paru assez étonnant, il m’intriguait beaucoup et je m’y suis depuis beaucoup attaché. L’étude des foules est quelque chose que j’adore, ça en est devenu mon métier : j’étudie le comportement collectif des gens.

C’est un champ de recherche très vaste, qui comporte plusieurs dimensions : le déplacement collectif des piétons dans la rue ou autour des stades lors les grands rassemblements. Cela concerne aussi le comportement des internautes sur les réseaux sociaux et la manière dont les informations, les idées et les comportements se propagent lorsqu’ils deviennent contagieux.  Une dimension un peu plus récente de ce que j’ai appelé la fouloscopie, c’est l’intelligence collective : on ne va pas seulement observer mais essayer d’agir sur le système pour conduire la foule à faire des choses intelligentes. Par exemple, pour résoudre des problèmes mathématiques, de science et même de société.

L’étude des foules est une discipline assez nouvelle à cheval entre de nombreuses disciplines scientifiques traditionnelles, comme la philosophie, la physique ou la psychologie sociale. À cette discipline, j’ai donné un nom : « la fouloscopie » et je me suis donc qualifié de « foulologue ».

Etes-vous le seul foulologue ?

Je suis probablement le seul à utiliser ce mot. Évidemment, j’ai beaucoup de collègues qui travaillent sur le comportement collectif de manière générale. Ces-derniers ont souvent un attachement disciplinaire assez marqué. Par exemple, les biologistes vont étudier le comportement de la foule en parallèle de l’étude des troupeaux de moutons, des bancs de poissons ou des colonies de fourmis. De la même façon, les physiciens et les psychologues vont essayer de comprendre la dynamique physique de la foule.

Ma spécificité, c’est cette neutralité disciplinaire qui me permet de surfer d’une discipline à l’autre sans être vraiment spécialisé dans l’une d’elles.

Qu’est-ce que la foule a encore à vous/nous apprendre ?

Énormément de choses ! La naissance d’une discipline est excitante car nous posons beaucoup de questionnements et de choses qu’on ne voyait pas auparavant. Par exemple, sur les réseaux sociaux, on se rend compte de quelque chose d’intéressant dans la manière dont se propagent et/ou se déforment les informations.

L’intelligence collective est aussi quelque chose de nouveau : pour l’instant ce sont davantage de questions qui se posent que de réponses qu’on apporte. C’est ce qui rend la discipline passionnante.

Existe-t-il une différence entre « la sagesse des foules » et « l’intelligence collective » ?

Actuellement et du fait que ces concepts soient nouveaux, c’est un débat sémantique. Nous situons l’apparition des « foules humaines » au début du XXIème siècle. Pour les groupes d’animaux sociaux, nous avons commencé à saisir leur intérêt dans les années 1980.

Chaque discipline donne au phénomène des noms différents. Les biologistes vont parler « d’intelligence en essaim » pour désigner le fonctionnement des colonies de fourmis, qui représentent la forme suprême d’intelligence dans les sociétés animales.
Les économistes vont plutôt parler « d’intelligence collective ». Depuis l’ouvrage paru en 2004 du journaliste James Surowiecki, on parle aussi de « la sagesse des foules ». Par extension, nous avons l’habitude d’appeler « sagesse des foules » ce qui est de l’intelligence collective. Pour l’instant, il faut reconnaître que c’est un peu confus.

Quelles sont les opportunités de l’intelligence collective ?

Les opportunités, elles sont nombreuses. À chaque nouveau projet, nous apprenons de nouvelles choses. En ce moment, certains de mes collègues travaillent sur l’intelligence collective dans les diagnostics médicaux. Pour un même vrai patient, le diagnostic d’un médecin expérimenté et d’une foule de personnes pas ou peu expérimentée (des étudiants) sera sensiblement le même. Le nombre compense l’expertise.

En termes d’agrégation de connaissances, nous voyons les mêmes conclusions.  Pensez à Wikipédia, cette encyclopédie est écrite par des petites mains qui ne sont pas expertes et pourtant, elle possède une qualité qui est comparable à celle des encyclopédies Britannica ou Universalis qui sont écrites par seulement quelques experts.

L’intelligence d’un seul expert équivaut à peu près à l’intelligence d’un grand nombre de personnes qui ne sont pas expertes.

Un autre exemple que j’affectionne, c’est la partie d’échecs  entre Garry Kasparov d’un côté et une foule de joueurs de l’autre à la fin des années 90. La partie fut très équilibrée mais Kasparov l’a emporté. Mais finalement le résultat vraiment intéressant c’est qu’on ne s’attendait pas à une partie si longue et intense. L’intelligence d’un seul expert équivaut à peu près à l’intelligence d’un grand nombre de personnes qui ne sont pas expertes. Nous rencontrons assez régulièrement ce type de conclusions qui représentent de grandes opportunités. Quand nous avons des problèmes scientifiques, nous pouvons nous tourner soit vers un expert, soit vers la foule : c’est un enseignement majeur et une belle opportunité.

Quelles sont ses limites ?

Il existe encore énormément de limites à l’intelligence collective. Au XIXème siècle, de grands penseurs comme Gustave Le Bon voyaient principalement le côté négatif de celle-ci. Pour lui, la foule était synonyme de bêtise collective. En effet, les deux faces de l’intelligence collective co-existent.

Pour certains problèmes, nous avons encore du mal à comprendre pourquoi dans certaines conditions nous arrivons à avoir un résultat dit « intelligent » alors que dans d’autres conditions, le résultat ne sera pas du tout probant. Il existe des facteurs encore inconnus qui entraînent la foule parfois dans l’intelligence et parfois dans la bêtise. Les effets d’entrainement en sont une preuve : si la foule fait émerger une mauvaise idée ou une mauvaise solution, alors il y a un effet boule de neige vers cette mauvaise solution.

© WOZNIAK

Quelles sont les conditions propices à l’intelligence collective ?

Prenons l’exercice d’estimation d’une hauteur ou d’une grandeur, en l’occurrence celle de la Tour Eiffel. Demandez à un grand nombre de personnes la bonne réponse : lors de l’observation de la médiane de ces réponses, vous trouverez une valeur très proche de la valeur réelle (324m). Pourtant ces personnes ont été choisies au hasard et n’avaient pas cette connaissance. Les erreurs des uns vont donc compenser celles des autres, ce qui fait que la médiane est souvent proche de la bonne réponse.

Cette méthode fonctionne bien, mais si nous laissons les gens décider et qu’il y a des influences sociales sur leur choix, alors la valeur médiane va très rapidement s’éloigner de la valeur réelle. L’un des critères important est donc l’indépendance du jugement. Dans la mesure du possible, les jugements que nous agrégeons doivent être indépendants pour que chaque individu puisse trouver la réponse par lui-même.

Parallèlement à cela, il existe un autre critère : celui de la diversité des jugements. Par exemple, si vous demandez à 1000 personnes presque identiques de résoudre un problème, alors vous obtiendrez à peu près 1000 fois le même résultat et cette démarche ne servira à rien. Au contraire, si vous allez chercher des gens qui viennent d’horizons différents, c’est là que la démarche devient puissante. Des critères de jugement, il y en a des dizaines et on n’arrête pas d’en découvrir.

L’intelligence sociale, c’est la manière avec laquelle les gens s’écoutent entre-eux et intègrent le jugement des autres.

Par exemple, dans le cadre d’une discussion où des gens sont assis autour d’une table en train de résoudre un problème, une étude montre qu’il y a un facteur qui s’appelle « l’intelligence sociale » : c’est la manière avec laquelle les gens s’écoutent entre-eux et intègrent le jugement des autres. Elle est déterminante pour la qualité du résultat collectif, elle est même plus déterminante que le QI des individus eux-mêmes. Il vaut donc mieux prendre des gens qui sont intelligents socialement plutôt que des gens qui ont un QI élevé. Dans le premier cas, vous obtiendrez un meilleur résultat collectif que dans le second. C’est une étude de 2010 qui le montre.

Les « soft skills » seraient plus importantes que l’intelligence ?

Exactement. Le plus important, c’est la façon dont les gens vont se connecter les uns avec les autres, plus que leur performance individuelle. Faisons l’analogie avec une équipe de football : vous pouvez créer une équipe avec plein de joueurs extraordinaires, s’ils ne sont pas en phase les uns avec les autres, vous n’obtiendrez rien. À l’inverse, si vous prenez des joueurs individuellement moins performants, si la façon dont ils sont connectés les uns avec les autre est bonne, alors l’équipe sera plus performante que la première.

Quel avenir pour l’intelligence collective ?

Dans le monde de l’entreprise, la transition est en train de s’opérer. Il y a de plus en plus d’approches qui sont dites de crowdsourcing qui consistent à déléguer au public ou à la foule des activités traditionnellement intégrées dans l’entreprise. Par exemple, pour le design d’un objet ou d’un vêtement, le choix pourra être déterminé par l’intermédiaire d’un vote à majorité. Wikipédia nous montre que l’écriture collaborative est quelque chose qui a du sens mais qui doit être bien organisé. Je ne sais pas jusqu’où cela ira, mais c’est prometteur.

Pensez-vous que l’intelligence artificielle puisse reproduire l’intelligence collective ?

Dans certaines universités, nous étudions l’intelligence collective et allons toujours comparer les tendances de la foule avec celles d’un expert.

Dans le même temps, de manière presque indépendante, il y a des informaticiens qui travaillent sur l’intelligence artificielle : ils vont toujours comparer les performances de la machine avec celles d’un expert.

Finalement, l’expert perd à chaque fois. Il perd contre la foule et contre la machine. La question pourrait donc être : qui va l’emporter entre la foule et la machine ? Mais ce n’est pas une compétition. J’ai par exemple dans mon équipe un doctorant qui travaille sur la fusion entre ces deux techniques en laissant des machines observer une foule, pour ensuite combiner les observations avec des avis d’autres personnes pour obtenir le meilleur résultat possible. Il s’agit donc d’une fusion entre l’IA et l’intelligence collective, deux forces montantes que nous observons en ce moment dans nos sociétés.

C’est donc cela l’avenir ?

C’est ce que je vois. L’image de la compétition entre les deux est un peu naïve. Nous allons probablement développer des algorithmes qui vont demander l’avis aux gens sur certaines questions et, en fonction du profil des différentes personnes, ces algorithmes vont agréger les avis de la manière la plus efficace.

À la fin de votre livre, vous imaginez le monde en 2055. À laquelle de vos projections croyez-vous le plus ?

Au concept du « foulomètre ». Nous voyons émerger de plus en plus d’outils qui servent aux prévisions à court et à moyen terme. Par exemple sur le déplacement des piétons dans les villes : voir où irons les gens et avec quel niveau d’encombrement. Ces systèmes marchent déjà très bien, ils peuvent nous dire où est-ce qu’il y aura beaucoup de monde et à quel moment.

Certains collègues développent des projets assez conséquents pour essayer d’appliquer cela à criminalité, pour essayer de voir où il risque de se perpétrer des crimes dans les prochaines semaines. D’autres collègues font la même choses concernant les révolutions ou les mouvements sociaux, ils essaient de les prédire. Nous pouvons aussi faire cela avec des mesures émotionnelles, en étudiant le contenu des réseaux sociaux, donc en se projetant à court terme, pour essayer de voir comment l’émotion collective évolue selon les heures ou les jours.

Nous arrivons à créer de plus en plus de prévisions. La foule est en fait assez prévisible, à l’inverse de l’individu. C’est ce que j’ai cherché à illustrer de manière amusante avec le foulomètre.


Le livre de Mehdi Moussaïd Fouloscopie est disponible dans toutes les bonnes librairies.

Quand il n’écrit pas et ne « cherche » pas, il aime aussi s’improviser (avec brio) youtubeur. Retrouvez ses vidéos ici.

Article suivant

Ça vous plait ? Cultivez votre curiosité avec notre newsletter !