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©Thibaud Mazand

Éclosion d’un lieu pour les startupeurs de PME

Les gens veulent de la liberté, chacun devient son propre chef d’entreprise

Dans cette interview, Loïc Deffains, co-créateur d’Ünitee, une agence digitale destinée aux PME et ETI, nous prête son regard d’entrepreneur pour partager sa vision d’un certain modèle du marché de l’emploi : l’entrepreneuriat, ou le nouveau visage de la modernité. Il nous raconte également l’histoire d’un nouveau lieu hybride, l’eclozr, dans lequel fourmillent plusieurs initiatives d’excubation de projets. 

Raconte-nous le parcours qui t’a amené à la création d’Ünitee

Je suis originaire de Rennes. J’ai déménagé à Paris pour mes études et mon premier emploi dans un cabinet de conseil en transformation numérique. J’ai suivi le schéma classique du consultant parisien : grandes écoles (d’ingénieur et de commerce) puis consulting auprès de clients des groupes du CAC 40 exclusivement. Cinq années plus tard, j’ai eu envie de quitter ce milieu et repartir en province. Je suis donc revenu à mes origines, et j’ai rejoint une petite structure. J’ai joué le rôle de Directeur général adjoint où j’ai appris énormément dans l’édition logicielle. Suite à cela, j’ai eu envie de créer ma propre entreprise : Ünitee. Étant papa de deux enfants en bas âge, le rythme au quotidien n’est pas toujours facile à gérer.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur Ünitee ?

Je me suis associé avec Nicolas – qui a un profil plus technique que moi – pour lancer Ünitee afin de répondre aux questions des PME et ETI. Nos cibles sont des entrepreneurs établis qui souhaitent lancer des nouveaux business dans le numérique.

On s’est inspiré du monde des startups et de la méthodologie employée pour les appliquer sur le monde des entreprises établies

Il faut se remettre dans le contexte : il y a quelques années, on ne parlait pas encore ou très peu de la French Tech et du monde des startups. Cet écosystème se mettait doucement en place. Il y a cinq ans, quand une entreprise voulait innover, elle le faisait dans un écosystème assez limité. De manière schématique, il y avait des ESN (NDLR : entreprises de services numériques, autrefois appelées SS2I), des cabinets de conseils et des consultants indépendants. Il n’y avait pas de lieu identifié “innovation” à destination des PME ou des ETI. Il n’y avait pas non plus d’approche innovation pour aider les entreprises établies à lancer des nouveaux produits dans le numérique (spin off, side project, etc). 

En lançant Ünitee, on s’est inspiré du monde des startups et des méthodologies employées pour les appliquer au sein d’entreprises établies. Il est plus simple de lancer un nouveau business avec une entreprise qui nous ouvre l’accès au marché et à sa profondeur de réseau que tout seul.

Qu’est-ce qui différencie une PME, ETI et startup ?

C’est la durée d’existence, mais aussi le business model. À l’origine d’une startup, on a une idée qui, en se confrontant au marché, devient une proposition de valeur originale et réplicable. Le potentiel de croissance doit être assez important, pour être scalable, capable d’évoluer et s’adapter sur un territoire en local, puis national, puis international.

Le modèle d’une PME ou d’une ETI ne se construit pas forcément sur une activité numérique et scalable.

Comment Ünitee a évolué ?

Au début, on était très tech, on a beaucoup travaillé avec notre réseau d’indépendants pour proposer des idées de produits numériques, en se concentrant sur le produit en lui-même. Et à l’époque avec Malt (ex Hopwork), il y avait toute une tendance autour du réseau de freelances. On a embarqué un certain nombre de ces freelances avec nous et on a développé ces compétences tech en interne et on a musclé celles sur le marketing, la stratégie et la gestion de projet. 

Quelle est votre méthodologie ?

Nous avons développé, au fil de l’eau, une méthodologie basée sur plusieurs types de compétences : gestion de projet stratégique, compétence webmarketing, marketing et communication, et compétences UX, UX design et aussi compétences tech (développement notamment). En mettant ces compétences ensemble au service de nos clients, notre méthodologie se déploie sur six à neuf mois. Une entreprise vient nous voir avec une problématique, nous l’analysons dans tous les sens, la confrontons au marché et la “ré-identifions”. Généralement nous la faisons pivoter pour en trouver une plus importante. 

Nous définissons ensuite la proposition de valeur sur laquelle nous créons une première version du produit puis l’univers de marque autour de ce produit afin de le tester sur le marché. Notre objectif : savoir si au bout de ces six à neuf mois, il y a une réelle opportunité de créer un business autonome autour de cette idée. Dit autrement : créer une startup indépendante sur un modèle scalable qui nécessite d’avoir une équipe dédiée.

Les clients que nous accueillons n’ont pas d’équipe à plein temps dédiée à l’innovation. Ils viennent nous voir pour notre méthodologie et notre capacité à mobiliser les bonnes compétences pendant ces quelques mois. Cela leur permet de vérifier s’ils sont en capacité de lancer un business autonome ou non.

Si c’est le cas, nous aidons la startup à se lancer et nous nous associons avec l’entreprise porteuse de l’idée. Et comme nous recrutons en continu, nous sommes en capacité, pour chaque startup, de proposer un porteur de projet qui deviendra le directeur général, le futur directeur…

Quoi d’autre vous différencie des autres modèles ?

Ünitee existe depuis trois ans. Nous avons vocation à “adresser” les PME et les ETI, avec un modèle innovant de prestation et de prise de participation dans les projets. Je n’ai aucun intérêt à leur vendre plus de « jours » sur un mode de fonctionnement ESN. Notre objectif est vraiment d’aller le plus vite possible pour définir si oui ou non il y a une traction (NDLR : capacité de la startup à attirer des clients).

C’est presque le contraire du modèle des grands cabinets de conseil parisiens. Notre but, ce n’est pas de vendre des jours à l’infini avec des avenants contractuels. Nous sommes vraiment intéressés par la réussite des projets pour lesquels nous travaillons et n’avons aucun intérêt à nous associer sur un projet qui n’a pas d’avenir. 

Par ailleurs, à l’époque, il y avait déjà des lieux qui accueillaient des startups comme la French Tech, les Villages by CA mais pas de dédiés aux projets innovants des entreprises, ni même de lieux pour qu’elles puissent s’acculturer, se former à l’innovation, au design et au digital. De notre côté, nous ressentions le besoin de nous retrouver physiquement dans un écosystème dédié et avions l’envie de partager des locaux avec d’autres personnes. Alors comme ces sujets étaient en vogue, nous avons pensé qu’il y avait un réel besoin. Nous avons eu une belle opportunité à Rennes et pu prendre possession des anciens locaux de la CCI Bretagne, avec 1 300 m2 à notre disposition. C’est ici qu’est né l’eclozr. 

Peux-tu nous en dire plus sur ce lieu ?

Nous nous sommes associés avec Maël, un consultant indépendant qui accompagne  des startups déjà relativement matures. Il partageait le même constat d’absence d’accompagnement des PME et ensemble nous avons voulu profiter de cette opportunité pour transformer cet espace en un Tiers-lieu dédié à l’innovation design et digitale. On y a aussi intégré les bureaux d’Ünitee. C’est cohérent dans la mesure où ces deux activités adressent les mêmes acteurs.

Nous avons commencé à faire des travaux en janvier 2019. En parallèle, nous avons fait un travail de visibilité auprès de notre cible qui nous a permis de rayonner dans la région Bretagne. À travers l’eclozr, nous proposons notamment à des PME et ETI de s’acculturer en participant à des conférences et  des formations que nous organisons nous-mêmes ou avec des partenaires. Nous sommes vraiment dans un écosystème partenaires.

L’objectif, c’est de s’informer, de se former et d’avoir l’opportunité – et si on le souhaite – de suivre un programme qui peut durer deux ou trois mois, autour du design et du digital. Nous le faisons pour des grandes entreprises locales et cela peut aller jusqu’à l’hébergement de projet innovants. 

Ainsi, certaines entreprises placent dans nos locaux quelques membres d’un projet pour qu’ils puissent travailler au contact d’autres personnes du Tiers-lieu qui planchent sur d’autres sujets. 

Il y a également des entreprises qui délocalisent une partie de leur équipe innovation à l’eclozr pour un an ou plus. 

Il y a enfin ce qu’on appelle des Corporate labs. Nous en avons quatre ici. Celui d’Enedis par exemple – qui a une dynamique de création de labs un peu partout en France. Concrètement, il y a cinq personnes d’Enedis à plein temps au sein de l’eclozr, dédiées à l’animation de projets d’innovation dans les régions avoisinantes.

Donc l’eclozr c’est à la fois un incubateur, un excubateur, un accélérateur, un Tiers-lieu, un fab lab, etc. ?

Oui c’est exactement ça ! C’est un accélérateur, dans la mesure où il y a des experts qui sont dans l’écosystème qui participent à accélérer les projets. C’est aussi un excubateur parce qu’on peut y développer son projet. Et c’est également un incubateur car certaines startups viennent passer du temps à nos côtés.

L’eclozr, c’est une porte ouverte pour les PME et les ETI sur l’innovation en mode startup

Nous faisons par ailleurs intervenir certaines startups pour apporter des témoignages, dans le cadre de programmes de formation, de conférences… Je pense que c’est très complémentaire avec l’écosystème déjà en place dédié aux startups. l’eclozr, c’est une porte ouverte pour les PME et les ETI sur la compréhension et l’appropriation de l’innovation en mode startup.

Quelques mois après l’inauguration, quel est le bilan ?

À l’inauguration, en septembre, nous étions environ 350 personnes. Nous étions ravis ! 

Nous avons lancé un programme de formation auprès de 250 collaborateurs sur trois mois avec un grand groupe local. Nous accueillons également des partenaires qui souhaitent organiser leurs réunions ou profiter du rayonnement local du lieu.

Parmi ces derniers, il y a l’Agence pour la Promotion de la Création Industrielle (APCI), une association de convention du design qui a pour vocation d’ouvrir des design labs dans la région. Le premier a été mis en place à l’eclozr et vise justement à promouvoir le design et les communautés de designers. Nous avons également accueilli l’Observeur du design, une exposition autour de l’innovation design.

Le succès est au rendez-vous, nous avons pu par exemple faire l’exercice d’une formation auprès de 500 personnes autour du design thinking il y a quelques semaines. 

De plus, nous sommes accompagnés depuis peu par Rennes Métropole, la région Bretagne, et la CCI Bretagne sous forme de financement et de mise à disposition de ressources.

Pour finir, quelle est ta vision de l’entrepreneuriat ?

J’ai l’impression que c’est devenu assez facile d’entreprendre. Quand tu veux devenir entrepreneur aujourd’hui, il existe des aides notamment proposées par Pôle emploi. 

Aujourd’hui, il y a énormément de personnes qui ont créé leur entreprise, sans prendre énormément de risques. Ce qui fait qu’il y a beaucoup d’initiatives qui sont lancées. Le revers de la médaille, c’est que beaucoup d’entre elles ne vont pas plus loin que la première ou deuxième année d’existence. Tout le monde ne peut pas être entrepreneur·e puisque cela demande de pouvoir s’adapter tout le temps, et d’être constamment dans l’anticipation et dans l’adaptation. Je pense que c’est un peu comme être un manager dans une entreprise sauf qu’il y a moins de sécurité et qu’il faut peut-être plus créer ses opportunités. En effet il faut savoir prendre des risques : par exemple, devoir porter la responsabilité des emplois que l’on crée avec son entreprise. Quand le contexte est favorable, on recrute, mais lorsqu’on doit faire face à un contexte plus compliqué pour l’entreprise, cela engendre pas mal de difficultés qu’il faut assumer.

Quand on est entrepreneur, on l’est du lundi au dimanche. Il faut être prêt à ça.

L’image que l’on peut avoir de l’entrepreneur d’aujourd’hui, c’est le jeune startupeur qui crée sa boîte dans son garage, mais ce n’est pas que ça. Les entrepreneurs que nous connaissons sont établis ou sont de jeunes entrepreneurs (qui ne sont pas forcément jeunes, par l’âge) en devenir. Chacun a une approche un peu différente et peut trouver sa place dans l’écosystème. C’est à dire qu’à chaque fois que nouvelles surviennent, il faut savoir les digérer, s’adapter, voir leur côté positif, les opportunités qui en ressortent et continuer à avancer tout le temps, sans s’arrêter. Quand on est entrepreneur, on l’est du lundi au dimanche. Il faut être prêt à ça aussi. On ne s’en plaint pas, parce que c’est une passion. C’est évidemment parfois un peu dur mais c’est généralement passionnant et c’est ça ce qui fait qu’on se lance.

Quand on commence à avoir les pieds dans l’entrepreneuriat, ça ne s’arrête jamais. On rencontre toujours de nouvelles personnes qui nous apportent de nouvelles idées et opportunités, on a toujours beaucoup de projets.

As-tu un pari à faire sur l’entrepreneuriat de demain ?

Je pense que les comportements seront différents. C’est déjà le cas avec les entrepreneurs d’hier et le stéréotype de l’entrepreneur – le père de famille. Aujourd’hui, on n’y est plus du tout. Et, demain ça sera encore différent. On le voit dans le monde de l’emploi, les attentes sont différentes aussi. Il y a un énorme besoin de sens dans les projets, je pense que ça va se refléter aussi sur l’entrepreneuriat, dans la mixité, dans l’égalité hommes femmes. Beaucoup de choses vont changer à mon avis. Même en terme d’employabilité, on peut par exemple imaginer que dans 20 ans, la notion de salarié ou de freelance, ne soit finalement qu’un statut social.

On ne peut plus être dans un modèle traditionnel alors que le marché de l’emploi est en plein bouleversement

Les gens veulent de la liberté, chacun devient son propre chef d’entreprise, et la législation devra évoluer dans ce sens. Il y a déjà des démarches en cours. On arrivera à un équilibre avec 50 % de CDD et CDI et 50 % de freelances avec des postes déjà créés dans certains grands groupes pour encadrer ces indépendants. Avec la crise du Covid-19, on a très bien pris conscience que le statut de l’indépendant allait devoir être sécurisé par l’état. Ce statut est voué à être de plus en plus encadré d’une manière générale et en plus de la législation, les assurances, les banques, etc. vont aussi devoir évoluer dans ce sens. On ne peut plus être dans un modèle traditionnel alors que le marché de l’emploi est en plein bouleversement. Chacun devient son propre entrepreneur.

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