Le média qui cultive votre curiosité
Menu

De l’importance d’accompagner les jeunes pousses

Une grande majorité de projets et d’entrepreneurs se lancent sans être accompagnés

Laurence Zebus Jones est la directrice générale de Paris Initiative Entreprise (PIE). Cette association et structure d’accompagnement de projets de l’ESS a lancé cette année pousses.paris, une plateforme web dédiée aux entrepreneurs parisiens et franciliens. Active depuis cet été, elle vise à mettre en relation les porteurs de projets avec les structures d’accompagnement qui leur correspondent.

Pouvez-vous nous décrire ce qu’est Paris Initiative Entreprise (PIE) ?

PIE est une association à but non-lucratif et d’intérêt général qui a pour objectif de créer des entreprises à impact sur le territoire parisien et francilien. Nous facilitons également l’accès au financement de celles-ci. Aujourd’hui, même si la finance solidaire ou la finance for good se développent, cela ne suffit pas. Notre volonté est d’être la passerelle qui permet à des projets avec un fort impact social, territorial ou environnemental d’avoir les moyens de se lancer et/ou de se développer.

Chez PIE, nous faisons de l’accompagnement financier avec différents types d’outils qui peuvent prendre la forme d’un prêt d’honneur, d’une garantie bancaire ou encore de prêt participatif. L’enjeu est de donner à ces projets les moyens d’agir pour lancer des business models innovants, difficilement finançables par les voies plus traditionnelles. Nous intervenons essentiellement en phase d’amorçage et de développement du projet.

Pour vous donner une idée, nous apportons environ 10 millions d’euros par an à plus de 200 entreprises et nous mobilisons à peu près 35 millions d’euros de prêts auprès des banques ou de partenaires de la finance solidaire.

Aujourd’hui PIE a presque 20 ans d’existence : qu’est-ce qui a motivé la création de cette association ?

Dans les années 2000, nous avons connu un contexte de chômage dont le niveau élevé apparaît désormais comme structurel et une flambée des prix de l’immobilier commercial à Paris. Cela a rendu les activités de production et d’artisanat quasiment inaccessibles pour les jeunes entrepreneurs. Cette période correspond aussi à l’essor du e-commerce et au développement de la technologie dans les services, puis plus tard à la montée des enjeux liés à l’uberisation. Ces évolutions se traduisent dans la qualité de vie des parisiens qui assistent à une croissance de commerces franchisés et aux difficultés des commerces indépendants et de proximité. Ces derniers doivent alors se réinventer pour satisfaire une clientèle de plus en plus exigeante mais à la recherche du meilleur prix.

L’objectif de PIE a donc d’abord été de soutenir la création d’entreprises à Paris et de maintenir dans chaque quartier de Paris une diversité d’activités et de services. Nous restons attachés au fait de pouvoir aller acheter son pain en bas de chez soi, chez le boulanger artisanal ou d’aller à la poissonnerie de proximité le week-end. Aujourd’hui, l’apport initial en capital est tellement élevé qu’il faut trouver des modalités de financement de ces projets et les accompagner. La mission de PIE était et est toujours de soutenir cette économie de proximité qui permet d’améliorer la vie des gens mais aussi de soutenir des initiatives d’entrepreneuriat solidaire qui répondent à des enjeux sociétaux importants.

Financez-vous uniquement des projets à impact ?

Pour chaque projet, nous nous posons la question de son impact car cela suppose un accompagnement différent. Quand nous parlons « d’impact », il s’agit de projets qui favorisent la création d’emplois durables, qui apportent une réponse à des besoins fondamentaux comme les problématiques liées au « bien vieillir », au « bien manger », au « bien s’éduquer », mais aussi celles liées à l’environnement : « mieux consommer », « moins gaspiller », etc. Même si les thématiques d’activités sont très diverses, toutes ont un impact concret sur la vie des gens. L’autre critère important est la capacité à apporter de l’innovation sociale, numérique et/ou technologique. Par exemple, nous avons récemment été sollicités par les porteurs d’un projet de verre connecté permettant de s’assurer que les personnes âgées s’hydratent et se nourrissent correctement.

Nous avons une logique d’impact élargie car nous estimons que n’importe quelle entreprise – et notamment les jeunes entreprises – doit se poser la question de son impact. Cela peut se traduire dans leur activité directe mais aussi indirecte : quel impact aura l’entreprise sur ses parties prenantes ? Comment l’entreprise interagit avec ses fournisseurs et son environnement ? Quelle est sa politique RH en matière d’égalité des chances ? Notre vision de l’impact est de faire converger l’économie traditionnelle avec une économie plus engagée. C’est l’économie de demain.

Les entrepreneurs qui viennent à nous ne sont pas forcément militants – d’ailleurs la plupart ne le sont pas – de l’entrepreneuriat social ou environnemental. Par contre, tous sont intéressés pour qu’on les aide à développer cette dimension, car ce sera de plus en plus une condition du succès de l’entreprise. C’est cette évolution que nous essayons d’accompagner, d’autant qu’elle est très forte à Paris en raison de son écosystème très riche et donc concurrentiel. 

Que répondre à un financeur qui juge qu’une entreprise à impact ne va pas être rentable ?

Chez PIE, nous avons un taux de pérennité des entreprises en création extrêmement élevé par rapport aux statistiques globales. Sur 5 ans, 85% des entreprises que nous avons soutenues sont toujours en activité. L’argument de dire que c’est davantage risqué n’est statistiquement pas démontré.

Lors d’un financement, le banquier finance ce qu’il connaît. La problématique du soutien de l’innovation sociale en France est là. Sur des projets qui n’ont pas forcément vocation à s’internationaliser, mais qui apportent des services viables et innovants à la population et qui participent à l’émergence de nouvelles filières comme l’économie circulaire, il faut passer par des intermédiaires capables d’investir dans la durée, de décrypter ces business plans pour les soutenir et rassurer les financeurs classiques.

Nous sommes prêts à servir de levier, à être les premiers à dire « oui » pour un projet et à provoquer un effet d’entraînement.

Notre souhait est de rendre finançables ces projets à impact par des entrepreneurs classiques. C’est pour cela que nous sommes spécialisés dans la création et l’amorçage. Nous mobilisons différents outils, que ce soient les nôtres ou ceux de partenaires de la finance solidaire, pour permettre à un financeur classique de se mettre en co-financement et diminuer ainsi sa prise de risque. Grâce à notre travail d’analyse, de validation et de challenge des business plans, il est en plus rassuré (tout comme l’entrepreneur !). Nous sommes prêts à servir de levier, à être les premiers à dire « oui » pour un projet et à provoquer l’effet d’entraînement. Cependant, si nous estimons que nous mettons l’entrepreneur en plus grande difficulté, qu’il ne pourra pas rembourser l’argent public – avec lequel nous fonctionnons beaucoup et qui est rare et précieux, nous ne soutenons pas le projet.

Vous avez accompagné de nombreuses entreprises parmi lesquelles Veja, Microdon ou encore La Louve. Avez-vous d’autres exemples ?

Récemment, nous avons travaillé avec Brewsticks. Une entreprise qui fabrique de la bière et récupère les résidus de production (la drèche, NDLR) pour produire des biscuits apéritifs. Ils faisaient du business « classique » et ont complètement repensé la façon dont ils limitent leurs déchets pour ensuite les valoriser en créant des produits nourrissants et originaux. Il y a eu aussi Tomato&Co qui fait du circuit-court et souhaite maintenir des zones vertes autour de Paris. Cela passe par la mise en place de jardins-potagers sur des terrains souvent délaissés par leurs propriétaires. Ils y cultivent des variétés anciennes qui sont ensuite vendues à proximité à des chefs cuisiniers ou à des particuliers. Leur impact est positif sur le territoire et cela offre un accès à des produits qui favorisent la biodiversité.

Vous pouvez retrouver un certain nombre de projets soutenus par PIE sur le site (ici) autour de 8 dimensions des objectifs de développement durable : de l’environnement au collaboratif en passant par la lutte contre les inégalités.

Pourquoi avoir lancé la plateforme pousses.paris ?

Elle permet d’identifier, en fonction de son projet, les programmes d’accompagnement et de financement adaptés à sa situation et d’être mis en relation avec la structure choisie. Vous pouvez aussi y consulter des cas concrets d’actions impactantes mises en œuvre par des entreprises récemment créées. L’objectif est de contribuer à faire réussir les jeunes pousses qui veulent avoir un impact, en révélant l’écosystème de tous ceux qui peuvent les aider, les communautés sur lesquelles s’appuyer. Nous avons réalisé des développements techniques importants avec la création d’un moteur de recherche et de matching dédié à l’accompagnement et qui intègre un système de machine learning.

Ce n’est pas juste un annuaire des réseaux existants ! 

Pourquoi cette plateforme était nécessaire ?

Pour le moment, la plateforme a été lancée à Paris car il y a un écosystème de l’accompagnement et du financement des entreprises extrêmement riche. Malgré cela, il y a une grande majorité de projets et d’entrepreneurs qui se lancent sans être accompagnés. Il faut que les deux se rencontrent !

Par ailleurs, il y a peu de visibilité de cet écosystème. Il apparaît de l’extérieur comme assez complexe : difficile de savoir à qui s’adresser, à quel moment, combien ça coûte, quel est le poids administratif des dossiers, etc. Toutes ces questions sans réponse sont autant de freins dans l’accès à un accompagnement. L’objectif est de permettre à davantage de personnes de pouvoir être accompagnées et aux structures d’accompagnement de travailler avec des projets pour lesquels elles ont beaucoup à apporter. Cela permet d’optimiser les parcours d’accompagnement et de réduire la frustration à tous les niveaux.

Enfin, développer l’impact social et environnemental d’une activité économique reste au coeur de la plateforme. Il faut continuer à sensibiliser et à engager les entrepreneurs autour de ces enjeux pour qu’ils réunissent les conditions du succès des business d’aujourd’hui et de demain.

Combien de structures d’accompagnement sont présentes sur pousses.paris ?

Pour l’instant, nous sommes en phase d’expérimentation sur Paris avec l’objectif de se développer progressivement au niveau national. Actuellement, il y a cent-cinquante structures référencées et qui ont précisé leurs programmes d’accompagnement. Chaque jour nous en accueillons de nouvelles (comme l’Ordre National des Experts-Comptables). C’est cela qui est intéressant : proposer toutes les ressources permettant de soutenir les jeunes pousses et mettre en avant ceux qui ont un savoir-faire particulier avec une sensibilité pour l’entrepreneuriat social et solidaire.

Comment se déroule la phase d’expérimentation actuelle à Paris ?

Un travail très important est fait sur le référencement des structures d’accompagnement et l’analyse de leurs pratiques. Il faut être certain de bien cerner leurs critères, leurs attentes, que l’on puisse les vérifier et avoir des retours. Nous allons prochainement ouvrir les notations afin d’utiliser pleinement la puissance collaborative de la plateforme et pour que les utilisateurs des différents services puissent évaluer la qualité de l’accompagnement qu’ils ont pu avoir. Cela devrait dynamiser les offres de services proposées et plus globalement l’entrepreneuriat solidaire.Pour l’instant, nous ne sommes présents qu’à Paris parce que derrière “la tech”, il y a un gros travail de collaboration et de partenariat avec les acteurs de l’accompagnement et du financement des entreprises. Pousses.paris n’existe que depuis quelques mois et nous sommes ravis de voir l’accueil que la plateforme a reçu : elle répond à un vrai besoin. Nous souhaitons ensuite développer l’initiative dans les grandes métropoles puis autour de celles-ci. Nous n’oublions pas qu’il y a aussi un enjeu de création d’entreprises dans les territoires ruraux : pouvoir proposer ce service partout, c’est aussi notre objectif et cela est possible grâce à internet.

Notre volonté est qu’à chaque étape de son projet, chacun puisse savoir qui peut l’aider concrètement.

PIE fait donc partie des structures d’accompagnement de pousses.paris ?

Tout à fait. Nous gérons des fonds pour le compte de la Ville de Paris, la Banque des Territoires, la BPI, de la région Ile-de-France mais aussi pour le compte de grandes entreprises qui développent des actions de revitalisation ou de RSE. À ce titre, nous sommes un acteur financier un peu particulier sur le territoire. Il existe d’autres réseaux de financement de l’entrepreneuriat : le Réseau Entreprendre sur des projets en premier développement ou encore l’Adie pour des projets très sociaux. PIE est d’ailleurs membre de deux réseaux d’appui à la création d’entreprise à impact : France Active et Initiative France. Le panorama regorge de réseaux de soutien à l’entrepreneuriat. Notre volonté est qu’à chaque étape de son projet, chacun puisse savoir qui peut l’aider concrètement et avec un savoir-faire de qualité. Si vous êtes en phase d’amorçage et que vous avez besoin de financements, que vous n’avez pas de fonds propres et que vous portez un projet à impact, vous pouvez aller sur pousses.paris et normalement, la plateforme vous orientera vers PIE !

Depuis le lancement début juillet, quel bilan faites-vous ?

Nous avons eu plus de 25 000 connexions d’entrepreneurs sur pousses.paris. Nous sommes plutôt contents, nous voudrions arriver à ce qu’il y ait rapidement 5 000 mises en contact par mois. Pour l’instant, nous attaquons la V2 sans avoir fait de promotion mais on constate déjà que beaucoup de gens sont intéressés par l’entrepreneuriat et la création d’entreprises mais sans savoir auprès de qui prendre conseil, notamment pour un projet d’innovation social, le potentiel est donc important. 

Quels conseil(s) à nos lecteurs qui ont envie de créer leur entreprise ?

Allez sur pousses.paris ! Il ne faut pas hésiter à se faire accompagner. C’est important de pouvoir bénéficier de l’appui d’un écosystème local : cela peut créer des opportunités de business, de conseil, de réseaux, de visibilité, etc. Quand je parle d’accompagnement, je pense aussi au fait d’être challengé, à la confrontation avec le regard des autres sur son projet. Il faut parler de son projet. Certains entrepreneurs pensent que s’ils gardent tout ça secret, c’est mieux. En fait, c’est l’inverse, surtout pour des projets sans enjeux technologiques. Par ailleurs, il ne faut jamais être trop ambitieux dans ses résultats prévisionnels et bien évaluer les moyens disponibles à mettre dans son projet. C’est déterminant. On “meurt” souvent de trésorerie insuffisante. Il ne faut donc pas se désintéresser de l’aspect financier ou le déléguer entièrement à un expert-comptable. Un entrepreneur doit s’y intéresser et bien calibrer ses besoins financiers pour aller chercher les bonnes ressources qui lui permettront de faire face aux premières années de démarrage.

Il y a une envie générale de mieux consommer : les entrepreneurs ont envie de créer des projets utiles et qui font sens.

Quel regard portez-vous sur l’entrepreneuriat d’aujourd’hui ?

Je suis vraiment optimiste. À la fois, il y a de plus en plus de personnes qui ont envie d’entreprendre, plus de possibilité d’être appuyé et en cas d’échec, la loi devient plus protectrice (cf. la récente loi PACTE). Les parcours sont moins linéaires : on peut être salarié dans une grande entreprise puis décider de monter son affaire, être tout juste diplômé et se lancer sans expérience, etc. Mais il est indispensable que des garde-fous derrière existent pour permettre cette flexibilité.

Il y a aussi une envie générale de mieux consommer : les entrepreneurs ont envie de créer des projets utiles et qui font sens.

Nous avons récemment rencontré une entrepreneuse qui nous disait qu’il fallait arrêter de mentir aux jeunes entrepreneurs. Etes-vous d’accord avec ça ?

Complètement ! C’est pour cela que je dis qu’il faut se faire accompagner. On peut aussi réaliser en se faisant accompagner, qu’il vaut mieux ne pas se lancer. Nous recevons environ 700 demandes de financement chaque année et nous en finançons 200. Il y a forcément des déceptions, mais aussi des rebonds avec des créateurs d’entreprises qui nous disent merci de ne pas les avoir envoyés dans le mur !

L’entrepreneuriat est devenu quelque chose de démocratique. Auparavant, si vous n’étiez pas issu d’une famille d’entrepreneurs, que vous n’aviez pas les ressources financières et familiales ou si vous n’aviez pas fait une grande école de commerce, cela paraissait inaccessible. Ce n’est plus vrai et c’est formidable !

Article suivant

Ça vous plait ? Cultivez votre curiosité avec notre newsletter !