De l’impact du digital au digital à impact

Les services numériques à impact ne prennent pas tous en compte leur propre impact

À l’occasion du partenariat média de Soon Soon Soon avec le TEDxCelsa qui aura lieu début 2020, nous avons posé quelques questions à Alexandre Mezard, un des intervenants de cette soirée. Son talk sera l’occasion pour lui de partager des réflexions sur un sujet qui l’anime : l’impact du digital, qu’il soit environnemental, social ou cognitif…

Pouvez-vous vous présenter ?

Après plusieurs années dans l’audiovisuel, j’ai rejoint le projet d’un jeune entrepreneur qui avait créé une carte de consommation éco-responsable. En travaillant ensemble, le projet a évolué et est devenu Poi. Il s’agissait d’une application mobile dont l’objectif était de faire comprendre simplement et de manière ludique l’intérêt des gestes responsables et d’aider les utilisateurs à les adopter en les connectant aux bons services numériques, qu’il s’agisse de mobilité, d’alimentation ou encore d’aide aux personnes sans abri…

Après deux ans de travail sur Poi et avec une meilleure connaissance de l’écosystème des services numériques à impact, certaines choses ont commencé à m’embêter…

C’est ce “paradoxe” que vous évoquerez au TEDxCelsa ?

Effectivement, j’ai constaté que tous ces services numériques à impact ne prennent pas tous en compte leur propre impact : d’un point de vue environnemental parfois mais aussi et surtout d’un point de vue cognitif.

Je me suis alors mis en retrait sur le projet Poi (même s’il existe toujours) et j’ai aujourd’hui comme ambition de faire une thèse en économie politique de la communication. J’aimerais scruter en profondeur les sources de cette dissonance sur la notion d’impact dans les services numérique et trouver des solutions pour proposer un vrai numérique responsable. L’idée à travers cette thèse est d’apporter des solutions à la fois sur le court terme – comme par exemple résoudre des problèmes très concrets comme le gaspillage – mais aussi sur le long terme, d’un point de vue plus politique, sur les grands enjeux environnementaux et sociaux.
Pour le moment, je suis en phase de validation de thèse. Forcément à 43 ans, avec deux enfants et des crédits en cours, je ne vais pas aller demander de l’argent à papa. 

Pour en revenir au coeur du paradoxe, j’aborderai dans mon intervention la notion de “l’effet rebond”. Beaucoup de services numériques utilisent des mécaniques de captation de l’attention et de fragmentation des tâches pour être le plus simple et accessible possible et ce dans un temps très court. Sans nécessairement s’en rendre compte, en faisant cela, ils créent des zones de frictions entre les objectifs qu’ils se sont fixés et les conséquences sur le long terme. Ces observations m’amènent à me poser la question suivante : comment rendre un comportement responsable pérenne sans donner de vision d’ensemble, sans prévenir qu’il n’y a pas de solution parfaite, en fragmentant le travail et en étant dans une dynamique de startupeur qui va “changer le monde” ?

En utilisant une appli antigaspi, je suis persuadé de faire une bonne action […] mais je me coupe totalement de l’impact à long terme.

Quand je télécharge une appli antigaspi ou de mobilité durable, je suis convaincu de changer le monde et de participer à la résolution de certains problèmes. Mais quand on y regarde de plus près, on se rend compte qu’on va résoudre des problèmes à très court terme mais, pas les problèmes de fond. C’est ce que je veux creuser et qui part d’une réflexion sur les effets rebonds et les conséquences cognitives qu’ils peuvent avoir et qui sont méconnues du grand public. Revenons à l’exemple de l’appli anti-gaspillage qui propose d’acheter des invendus moins cher pour éviter qu’ils finissent à la poubelle : en l’utilisant je suis persuadé de faire une bonne action. Mais en faisant cela, je légitime ma consommation, je ne la réduis pas et je légitime dans le même temps la surproduction et la répartition inégale de nourriture. In fine, si à très court terme j’ai le sentiment de faire le bien et d’être un vrai acteur responsable – et quelque part je le suis – je me coupe totalement de l’impact à long terme.

Derrière cela il y a bien sûr un problème au niveau du modèle de croissance de ces startups. En étant “biberonné” à ce modèle et à son côté mythologique très incarné avec “l’entrepreneur héros” et ses histoires de croissance à cinq chiffres en quelques mois… comment ces entrepreneurs peuvent réussir à garder la vision et les valeurs qu’ils avaient au départ ?

Quand la proposition de valeur d’une solution de covoiturage était de réduire l’impact carbone et qu’on finit par multiplier les trajets en voiture plutôt que de privilégier le train ou des alternatives plus durables, on se retrouve face à un système de croissance qui génère des effets inverses à sa mission d’origine.

Comment en arrive-t-on là ?

Je ne suis pas un expert et il n’y a pas de vérité universelle dans ce que je dis, mais j’ai observé trois grands paradoxes.

Le premier : en faisant porter la résolution des enjeux collectifs socio-environnementaux sur l’individu, en donnant une dimension de responsabilité individuelle, les services numériques à impact ont tendance à nous déresponsabiliser de manière collective.

Le deuxième : certaines applications utilisent les mêmes mécaniques cognitives de gamification ou d’addiction que celles qui ont généré les excès contre lesquels elles luttent.

Certaines applications utilisent les mêmes mécaniques cognitives de gamification ou d’addiction que celles qui ont généré les excès contre lesquels elles luttent.

Enfin, le troisième paradoxe, qui prend plus de hauteur : nous avons créé une infrastructure nous permettant d’avoir une société résiliente et par notre utilisation du numérique, preuve en est que nous ne sommes pas encore cognitivement capables d’y habiter.

Sommes-nous capables de créer cette société résiliente ?

Il y a une sorte de perversion de la communication autour du mythe de l’entrepreneur numérique social. Bien sûr que le numérique vraiment responsable existe, mais il ne se voit pas. Il est local, dans des villes de 3000 habitants où des jeunes ont créé un tiers lieu dédié à l’inclusion numérique qui permet de (re)tisser du lien social. Il existe des applications numériques extrêmement locales comme le covoiturage par sms.

Le numérique vraiment responsable existe, mais il ne se voit pas, […] il ne cherche pas à construire des solutions globales qui confondent pérennité et hypercroissance.

Il existe un numérique qui n’a pas d’impact environnemental ni d’impact cognitif, qui est vraiment lié à des besoins concrets de terrain. Ce numérique ne cherche pas à construire des solutions globales qui confondent pérennité et hypercroissance. C’est à l’image de notre société de communication actuelle, au lieu de montrer ce qui brille ou ce qui ne va pas, on aurait plutôt intérêt à mettre en avant ce qui marche. C’est bien de parler de “startup nation”, d’aller à la Station F, de regarder la Silicon Valley comme un modèle économique voire un modèle de société mais je pense que ce n’est pas (que) là qu’il faut regarder.

L’ouvrage “Les Possédés” de Tech Trash aborde ces questions, qu’en pensez-vous ?

Ils sont plusieurs à pointer du doigt les dérives ou du moins les travers de ce milieu, mais ils sont très peu à parler de l’impact cognitif et Tech Trash le fait. On peut lire beaucoup de choses sur l’impact environnemental du numérique mais quand on le relativise, il ne représente presque rien par rapport à celui de l’industrie agro-alimentaire ou du transport, c’est un épiphénomène. On a tendance à prendre le numérique comme bouc émissaire des émissions de gaz à effet de serre alors qu’encore une fois, on ne regarde pas au bon endroit. On se dépolitise des grands enjeux parce qu’on nous donne des solutions toutes faites d’assistants personnels de comportements responsables qui ne nous permettent plus de nous engager, de nous indigner… C’est ça le vrai danger pour moi.

La gamification est-elle un obstacle à la résilience ?

On retrouve ce procédé dans énormément de services. On vous félicite pour la moindre interaction, vous avez une jauge de progression, vous êtes mis en compétition avec les autres utilisateurs… On est à l’opposé de quelques chose qui créerait de la résilience ou au moins une dimension communautaire. La gamification doit arriver en fin de cycle et faire son autocritique. Attention, il y a aussi des procédés gamifiés qui sont positifs. On reproche à l’éducation nationale de ne pas assez apprendre aux enfants par le jeu, je suis d’accord avec cela. Mais en faire un mantra de vie et tout ludifier, je suis moins à l’aise.

On a développé des systèmes et des réflexes comportementaux qui ne sont plus du tout adaptés au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Si j’ai une application pour m’aider à faire du sport, à méditer ou à me nourrir, le rapport est entre moi et moi-même, mon téléphone me sert de coach, ok. Par contre, quand on commence à parler d’enjeux collectifs, là c’est dangereux.

En psychologie évolutive on nous apprend que notre cerveau met plus de temps que la société à évoluer et qu’on a vécu 90% de notre temps comme chasseur-cueilleur nomade. On a développé des systèmes et des réflexes comportementaux qui ne sont plus du tout adaptés au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Selon le neurobiologiste Sébastien Bohler ce sont : l’accumulation, la séduction, le pouvoir et l’accession à l’information, le tout sans effort. Les logiques de gamification reproduisent exactement cela.

Ces réflexes sont ceux qui ont contribué à la surproduction, l’accumulation compulsive, la gestion maladive du risque, la boulimie d’informations… Les dérives de la société se retrouvent dans ces logiques, c’est un énorme paradoxe ! Notre cerveau n’est pas encore prêt. C’est comme si on nous demandait du jour au lendemain de sortir de l’adolescence. L’espèce humaine en est à peu près là.

Mais il y a des signes encourageants : Wikipedia est une preuve que nous sommes capables de le faire. Collectivement, nous sommes plus intelligents que des experts, on sait faire ! Il faut mettre un coup de pied dans les théories de Bernays ou Gustave le Bon sur la psychologie des foules. Ils les voient comme complètement manipulables. Peut-être que c’est le cas mais à mon sens l’humain a suffisamment d’intelligence pour s’auto-manipuler dans le bon sens mais on ne lui donne pas assez l’occasion de le faire.

Comment participez-vous à promouvoir le vrai digital à impact ?

Très humblement, en allant à sa rencontre. Un ami, Samuel Chabré, dans le cadre de la Mission Société Numérique du gouvernement, est parti faire la tournée des lieux en ruralité qui se servent du numérique pour recréer des communautés (à découvrir ici). J’aimerais bien les accompagner pour leur saison 2. C’est un travail de recherche, il faut que je commence par aller sur le terrain. J’ai tout de même travaillé sur le sujet pour mon propre service, ce ne sont pas des intuitions et c’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à me questionner : est-ce qu’on ne fait pas l’inverse de ce qu’on veut faire ?

J’en suis au début de ce travail mais j’ai déjà quelques éléments de réponses : le numérique est aussi une question d’ambition. C’est comme ce qui n’est pas numérique, si on veut une solution pour résoudre les problèmes de tout le monde, on résoudra les problèmes de personne. En revanche, si on est au courant des problèmes dans un village, une entreprise, de personnes qui se connaissent, alors le numérique peut être un formidable outil de résolution. Il ne faut pas avoir des ambitions démesurées, il faut commencer tout petit, sur des problèmes très concrets mais en conservant une vision à long terme.

Il faut des services conçus et utilisés par des gens qui se connaissent, localement et avec une gestion raisonnée de la croissance.

Le problème majeur des services qui aujourd’hui cartonnent, c’est qu’ils n’ont pas commencé à l’échelle locale. Ils apportent une solution à un problème qui les a indigné avec un business model profitable mais pas forcément pérenne.

À mon sens c’est déjà là une partie du problème, il faut des services conçus et utilisés par des gens qui se connaissent, localement et avec une gestion raisonnée de la croissance. Ce sont les trois éléments clés pour un numérique vraiment responsable.

Je suis profondément optimiste mais je ne crois pas à l’optimisme béat et au solutionnisme technologique. Je crois à un optimisme vigilant, lucide et qui surveille ses penchants naturels, s’auto-analyse, dans un objectif de bien commun et n’aspire pas à devenir la Xème licorne française.

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