Cultivez votre mémoire !

La mémoire numérique est une concurrence déloyale. À force de ne plus jamais mémoriser, on a oublié comment faire.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Anne de Pomereu et depuis 2011  j’enseigne l’art et la manière de mémoriser à des publics variés : des jeunes qui ne savent pas comment apprendre efficacement,  jusqu’aux adultes qui redoutent de perdre leur mémoire. 

Les jeunes ont été habitués à apprendre par coeur et sont en surcharge d’information. Pour ce public, il s’agit plutôt d’aide au discernement : “que dois-je retenir pour m’aider à ancrer l’information ?” Car un un cours appris par coeur mot à mot est souvent inexploitable. Pour les adultes, l’enjeu est de redonner confiance. Il est important de leur montrer que l’oubli n’est pas un problème : on peut arriver à très bien vivre en oubliant beaucoup,  pour peu que l’on sache comment retenir durablement ce qui compte. J’ai écrit un livre l’an dernier qui s’intitule Éloge de la passoire et dans lequel j’explique comment utiliser au mieux sa mémoire passoire.

Qu’est-ce que la mémoire ?

La mémoire, au même titre que l’intelligence ou le raisonnement est une ressource de premier ordre. Une mémoire fidèle est un trésor. Mais attention : moins on s’en sert, moins elle nous sert.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’être des machines et de tout retenir. D’ailleurs, une mémoire absolue est inefficace. Cela existe dans de très rares cas : l’hypermnésie est un handicap. L’oubli fait partie des fonctions de la mémoire, mais il faut parvenir à mieux la gérer. Si l’on veut retenir quelque chose durablement, il faut savoir comment faire.

Quelles sont les techniques pour travailler sa mémoire ?

Si vous possédez une mémoire auditive, vous aurez plus de facilités à vous souvenir de poésies ou des paroles de chansons. Cependant, la technique de mémorisation passe toujours par la visualisation, que l’on soit auditif ou visuel. Une erreur pédagogique répandue consiste à adapter sa manière d’enseigner au profil d’apprentissage de l’élève. C’est une fausse bonne idée, ce qui compte, c’est d’expliquer clairement.

La méthode de mémorisation repose sur deux piliers : des images mentales et des lieux. Il s’agit de  s’appuyer sur ce que le cerveau fait facilement.

Nous avons du mal  à retenir des choses abstraites et n’aimons pas rabâcher. Retenir un numéro de de téléphone en se le répétant n’est ni amusant, ni efficace.

Aujourd’hui, les smartphones le font à notre place. Mais comment faisait-on pour retenir un numéro de téléphone avant ? On se souvenait d’autre chose que du numéro, on utilisait les numéros des départements par exemple. Aujourd’hui on ne connaît plus les départements, il faut utiliser d’autres associations. On va mieux se souvenir des choses qui frappent notre imagination, des choses qui sont bizarres, amusantes, choquantes, déformées, énormes, minuscules… Ces images mentales vont servir d’hameçon pour récupérer l’information à retenir.

Prenons l’exemple du numéro : 07.12.25.75.20. Pour chaque nombre on cherche à quoi il  nous fait penser, par association d’idées. Pour “07”, je vois James Bond. C’est cette image que je vais mettre en scène. Ensuite, pour le “12”, je vois les 12 apôtres. Pour le “25”, Noël et pour le “75”, c’est Paris. Enfin, le “20” sera du vin. Il n’y a plus qu’à mettre ces images en scène pour me permettre de retenir ce numéro: James Bond est invité avec les 12 apôtres, un soir de Noël à Paris et le vin coule à flots. L’histoire, parce qu’elle est loufoque, va s’ancrer très facilement.

Le numéro est associé à une série d’images. Pour éviter qu’elles ne se mélangent et pouvoir les récupérer sans peine, il suffit de les ranger astucieusement. Une fois encore, on va partir de ce que fait le cerveau sans effort. Or on se souvient bien et facilement des lieux dans lesquels on vit. Pour retrouver des informations, on va donc les accrocher mentalement à des lieux physiques réels, selon un certain parcours : l’ordre de ces lieux va conserver l’ordre des choses à retenir. À nouveau, on combine l’imagination avec la réalité. C’est le fameux palais de la mémoire, hérité des grecs.

Il faut réserver certains lieux à certains types d’informations : par exemple, les informations historiques trouveront place dans la maison de ses grands-parents. Chaque lieu a une source quasi inépuisable de rangements : placards, tiroirs, étagères, points de passage… Même dans un studio, on peut ranger énormément de choses, on va juste définir davantage de points de passage.

Tout cela, c’est ce qu’on appelle de l’encodage élaboré. L’information que l’on encode résiste à l’oubli. Cela entraîne aussi des effets secondaires intéressants comme l’estime de soi : ce qu’on sait, on le sait. Pas à moitié, pas à peu près, on le sait. Par ailleurs, on consomme  moins de répétitions, même s’il faut tout de même des réactivations régulières.

Au début, cet exercice est un peu fastidieux : il faut inventer des images, trouver des lieux, encoder correctement. On  dépense le temps autrement : beaucoup d’énergie au départ mais qui permet d’en économiser énormément par la suite.

Pour apprendre des textes, c’est pareil : soit on rabâche, soit on met en place des hameçons qui vont permettre de récupérer le texte par association d’idées. Cela passe par la compréhension et la reformulation avec ses propres mots. C’est très important. Apprendre un texte du XVIIème siècle en alexandrins, ce n’est pas si simple. Il faut traduire le texte dans son propre langage, avec ses images. C’est ce que fait sur scène Fabrice Luchini quand il s’amuse à traduire Lafontaine en langage courant : il donne – sans le dire – sa technique pour retenir ses textes.

Les mémoires externes fragilisent la mémoire humaine.

D’où vient cette technique ?

Elle nous a été transmise par Simonide de Céos en 500 avant J.C., avant de passer chez les Romains où Cicéron l’a transcrite par l’écrit dans son traité d’éloquence. La méthode a traversé les siècles, jusqu’au XVIIIème, puis est tombée dans l’oubli. Les champions de la mémoire l’ont remise au goût du jour en l’exploitant pour mémoriser un maximum d’informations en un minimum de temps. 

La méthode est un héritage de la tradition orale, des temps immémoriaux – mais pas si lointains – où l’on n’avait pas encore recours à l’écriture. L’essentiel de la transmission se faisait par oral, ce qui suppose d’avoir une bonne mémoire. Dans les traités d’éloquence antiques, la mémoire faisait partie des “pavés d’enseignement” et toutes les méthodes – quel que soit le pays et l’époque – s’appuient sur les mêmes ressorts.

Le problème de la tradition orale, c’est que le stock d’informations se trouve dans des cerveaux humains, ce qui rend vital la transmission. Comme le disait Amadou Hampâté Bâ, “chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”. Le savoir disparaît avec la mort de celui qui sait. C’est pour cela que dans ces cultures, il y a énormément de rituels de transmission du savoir.

Petit à petit, “les mémoires externes” ont pris le relais : l’écriture, le livre, l’imprimerie, l’ordinateur et le smartphone stockent l’information et nous permettent d’y accéder sans effort. Mais à force de ne plus avoir besoin de mémoriser, on a perdu la capacité de le faire :  les mémoires externes fragilisent la mémoire humaine.

Comment entraîner sa mémoire au quotidien ?

Mon premier conseil, c’est de s’exercer régulièrement. Si on écoute un podcast d’une émission intéressante et que l’on désire s’en souvenir, il faut rapidement faire un feedback, chercher le fil conducteur, les idées principales. On peut dresser un petit schéma avec des mots clés. Puis on essaye de le transmettre à d’autres, car on se souvient mieux de ce qu’on explique que de ce qu’on lit ou écoute. Il faut être actif pour retenir.

Plus les choses sont compliquées, plus elles nécessitent un traitement en profondeur. C’est absolument normal de ne pas y arriver du premier coup. Plus la chose est intéressante, plus on y passe du temps. 

Vous évoquez dans votre livre un avant et un après 1995, pouvez-vous nous en dire plus ?

L’usage intensif des écrans impacte négativement notre système attentionnel. Les enfants nés avec des écrans ne sont pas habitués à fournir des efforts pour apprendre. Un enfant qui passe trop de temps sur des écrans aura plus de mal à stabiliser son attention et sa concentration, habituée à recevoir des récompenses immédiates, à réagir à des stimuli extérieurs. C’est plus facile de rester concentré sur un jeu vidéo que devant une copie blanche pour produire un texte, quand on doit être soi-même le moteur de son attention, de façon proactive. 

Les enfants à qui on a donné des téléphones à 12 ou 13 ans, ont du mal à rester concentrés et à réfléchir en profondeur.  Ils pensent qu’ils savent parce qu’ils s’informent. Mais l’information, ce n’est pas de la connaissance.

Il faut s’approprier la connaissance, ce qui suppose de dépenser du temps, de l’attention, des efforts. C’est difficile pour les nouvelles générations peu habituées à l’effort cérébral. Cela engendre la procrastination, entraîne une mauvaise estime de soi, une forme de déprime… Il y a un vrai risque d’entrer dans un cercle vicieux. C’est d’autant plus difficile que la volonté fonctionne mal pour arrêter les écrans. Ce qui marche le mieux, c’est la règle. Il faut mettre en place des règles très strictes d’utilisation des écrans pour les enfants. 

Quelles différences entre les mémoires d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

La différence majeure, ce sont les mémoires externes. Aujourd’hui, on ne se repose plus sur nos mémoires humaines. La mémoire numérique est une concurrence déloyale. À force de ne plus jamais mémoriser, on a oublié comment faire. On peut confier à la machine le soin de retenir à notre place. Je ne vois pas comment va grandir l’humanité en faisant cela. Ce n’est pas le monde dans lequel j’ai envie de vivre. Les mémoires humaines ne sont pas fiables à 100% mais c’est aussi pour cela qu’elles sont intéressantes.

Si on ne fait plus jamais l’effort de mémoriser quoi que ce soit, on ne saura plus faire. Il y a aussi cet enjeu de discernement. S’il y a autant de fake news ou de théories du complot, c’est peut-être que les gens ne savent plus discerner. Ils n’ont pas de points de repères solides pour pouvoir accueillir l’information. On est facilement manipulables. Mais plus on sait, mieux on se défend. Si nous avons des bases solides de compréhension du monde dans lequel on vit, on est alors moins manipulable. Il faut un minimum de connaissances pour pouvoir raisonner. Le discernement est à la base de l’esprit critique, qui ne peut pas être acquis s’il n’y a pas un minimum d’exercice sur une base culturelle, qui nécessite des connaissances, et donc de la mémoire.


Retrouvez prochainement un nouvel entretien avec Anne De Pomereu sur le sujet de l’attention…

Son ouvrage Éloge de la passoire, édité chez JC Lattès en octobre 2018 est disponible dans toutes les bonnes librairies.