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Revoir ses classiques, épisode 3

Confinement, épidémie : moment de perturbation, d’effarement, de sidération. Chiffres, images et vécu quotidien nous imposent une nouvelle réalité. Pour mieux la comprendre et la « considérer », certains détours peuvent être éclairants.

Cette semaine, troisième épisode de la série qui nous rappelle ce que l’art peut dire au monde (des lecteurs, des médias, des entreprises…).

Faire cas d’autres histoires et d’autres images, pour réfléchir, c’est ce que cette série vous propose en plongeant dans des œuvres clés de l’histoire de l’art pour interroger ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui, dans ce contexte si particulier, pour nous, nos entreprises et nos sociétés. En tentant de les faire dialoguer à la fois avec nos questionnements et certaines images d’aujourd’hui, ces oeuvres peuvent nous aider à trouver l’inspiration pour un nouveau souffle, où que nous soyons, qui que nous soyons…

Pays en crise, maison à l’abandon

Maison abandonnée pour cause de sécheresse le long des grandes plaines près de Hollis, Oklahoma, 1938 © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

En 1938, l’Amérique se relève encore difficilement de la grande crise. Une photographe arpente les routes pour en ramener des témoignages imprimés sur sa pellicule. Elle impose le réalisme documentaire de son regard pour restituer l’ambiance et l’esprit de ces années de dévastation. À la crise économique se sont ajoutées de multiples catastrophes écologiques. La sécheresse de 1934, notamment, a poussé près de 300.000 personnes à quitter leurs terres… et leurs maisons. 

En parcourant l’Oklahoma, Dorothea Lange capture la désolation : cette maison vide, laissée à l’abandon, raconte la douleur des hommes. « Cette image ne se limite pas à sa fonction informative et dénotative, elle suggère au-delà de ce qu’elle montre, en construisant un lieu rempli d’absence » nous explique E.Helmer [1]. On peut désormais voir à travers la maison. Deux ouvertures la transpercent. Au centre, on devine la main de l’homme, qui a tenté de barricader la fenêtre, d’isoler la maison. Asile ou lieu de perdition ? La maison n’a pas su protéger la famille, qui s’en est allée, laissant le ciel, le sable et la route prendre possession de leur ancienne demeure. Aucune présence humaine n’est plus visible, à l’exception de ces traces de pneus qui racontent l’exil et le départ. La maison marque les confins d’un monde.  

L’asile éclairé ?

Edward Hopper, Rooms for tourists, 1945, © Yale University Art gallery, New Have

C’est aussi l’Amérique des années 30 qui sert de cadre aux images d’Edward Hopper ; les maisons se retrouvent dans presque toutes ses toiles. On reconnaît sa touche très rapidement : il nous impose des espaces souvent désertés, nous fait entrer dans des maisons aux êtres fantomatiques, en suivant des aplats de lumière, et nous confronte aux vides et aux failles de ces êtres silencieux. Et parfois, il nous laisse face à cette même absence. 

Avec « chambres pour touristes », nous savons par le titre et le panneau blanc devant l’entrée, que nous regardons une maison d’hôtes. Elle est située à Provincetown dans le Massachusetts : Hopper y a fait de nombreux séjours. Pour l’étudier, de jour comme de nuit. Tout oppose cette maison à celle de la photographie de Dorothea Lange : nous sommes dans un monde urbain, en couleurs, et le rôle même de la maison est d’accueillir des voyageurs, habitants temporaires de ce havre confortable. Asile au sens premier et peut-être primordial du terme..

Sauf que… impossible de voir dans cet espace une quelconque présence humaine Si l’on regarde de plus près, la maison est isolée, elle se barricade : pas de construction à sa gauche, ce qui rend le panneau d’accueil semblable à un panneau d’annonce immobilière annonçant un terrain à vendre ; un poteau qui semble diviser la porte en deux et nous en condamne l’accès ; une haie qui masque les marches de l’escalier ; un cadrage de la toile qui découpe le toit de la maison ; un salon « éclairé » mais aucune main ou forme assise dans un fauteuil et aucune source de lumière identifiable ; des stores qui aveuglent presque la moitié des fenêtres ; des rideaux sans air, qui nous laissent penser que les fenêtres sont fermées… tous ces éléments sont autant d’obstacles à franchir pour espérer profiter de l’asile, et au final, ne rendent pas ce lieu aussi chaleureux qu’il devrait l’être.

Les représentations de maisons de Hopper sont des portraits, « où la présence humaine est implicite, mais invisible » [2]. Ici, face à l’absence humaine, les points les plus lumineux du tableau sont à l’extérieur de l’hôtel, comme si la vie se déroulait en dehors de la maison.

Et la lumière fut”

René Magritte, L’empire des lumières, 1954, © Musées Royaux de Belgique, Bruxelles

Ce dialogue entre le dedans et le dehors, la lumière et l’ombre, Hopper n’en est pas le seul maître. La maison aux lumières allumées peut vous en rappeler une autre, celle d’une toile de Munch, la Tempête. On retrouve aussi ce motif dans la toile célèbre de René Magritte, l’empire des lumières.

Là encore, impossible de voir dans la maison. Un arbre nous cache aussi la vue du toit, et seules deux fenêtres sont éclairées de l’intérieur, comme deux yeux qui nous fixent. Aucune forme humaine n’est visible. À l’univers réaliste de Hopper, le peintre belge ajoute sa touche d’imaginaire. Ici, le ciel est bleu mais l’ombre domine sur la Terre. La route est précédée par une étendue d’eau, miroir qui renvoie la maison à elle-même, la confine dans sa propre image, à l’infini. Pas de départ possible, on ne peut pas déserter. Pas d’arrivée non plus, la présence humaine n’est plus possible.

Hopper comme Magritte étaient de grands lecteurs de philosophes, mais aussi de Freud. Ces jeux de lumière et d’ombre, d’intérieur et d’extérieur, de présence et d’absence humaine peuvent aussi faire écho au mythe de la caverne de Platon : où sont les ombres, où sont les lumières éclairantes et comment se repérer dans ce changement des références ? 

Hopper aimait à dire que dans ses peintures, il se cherchait lui-même. Pourrait-on nous aussi nous retrouver dans cette image ?  

D’où la lumière jaillit

Edward Hopper, Cape Code morning, 1950, © Smithsonian American Art Museum

L’hôtel pour touristes dans la nuit fait écho à de nombreuses maisons qui structurent les œuvres de Hopper. Pour lui, l’architecture était un langage, un élément clé de sa narration, son point de départ. C’est le hors-champ, ce qu’on ne voit pas, qui tient l’histoire que nous regardons : la privation (de la vue et du sens) nourrit nos questionnements et donc notre attention.  

Dans la toile de 1950 intitulée Cape Code Morning, on retrouve un dialogue entre une maison calme et englobante et une nature soumise aux vents et aux dangers. La couleur sombre de la forêt s’oppose à la lumière, et aux teintes lumineuses de la pièce. Ici, une femme est présente… mais partiellement. Nous la voyons de profil, elle ne nous regarde pas et semble absorbée par un autre élément. Quelque chose qu’elle voit au loin, en dehors du cadre du tableau… ou à l’inverse, un élément très proche, accroché au mur qui lui fait face ? Difficile dans cette architecture de distinguer où est l’ouverture : la fenêtre n’est-elle que latérale ? Les volets protègent-ils une fenêtre ouverte sur le monde, au centre de la pièce, ou sont-ils à l’angle d’un mur qui aveugle la femme et la renvoie vers l’intérieur ? 

Ce refus de donner une orientation unique à ces toiles, qui les bloquerait dans une seule narration possible, explique peut-être qu’Hopper ait tant inspiré les grands réalisateurs, d’Alfred Hitchcock à David Lynch, qui y ont trouvé de quoi construire leurs propres histoires. Comme le dit Wim Wenders, les tableaux de Hopper sont comme « des décors pensés pour des films qui n’ont pas encore été réalisés » [3]. Ils racontent tous le manque, la page blanche qu’il nous tend. Les dates de réalisation de ces peintures ont aussi un sens : 1945 et 1950, une période où on compte les absents et où on reconstruit après une guerre mondiale. La lumière, c’est ici le regard tendu vers l’avenir, la flamme qui invite à écrire le champ des possibles.

Epilogue : lumières humaines

Passagers du bateau de croisière Zaandam, en quête d’un port pour débarquer, Panama, 29 mars 2020 © Luis Acosta / AFP Photo

Si ses peintures ont aidé Hopper à se trouver, ne nous a-t-il pas aussi laissé des scénarios en germe ? Nous sommes désormais à l’intérieur de cette maison éclairée, où certains d’entre nous travaillent, et dont nous ne sortons que pour l’essentiel physiologique et pour applaudir à 20h nos soignants sur nos perrons, nos balcons, nos fenêtres. Partiellement ouvertes. Dans cette lumière enfermante, peut-être allons-nous nous révéler à nous-même ? Trouver dans notre caverne les premières briques d’une narration qui reste à inventer, celle de notre raison d’être, que ce soit au niveau individuel ou collectif, dans notre entreprises ou dans nos sociétés.

Comme ces passagers de paquebots, précurseurs de notre situation actuelle, enfermés dans leurs cabines en quête d’un port pour les accueillir, chacun dans nos bulles de lumière, trouverons-nous une solution, une direction ? 

Avant de partir dans une action qui sera nécessaire, ce temps d’enfermement, de confinement, ne nous invite-t-il pas à aller aux tréfonds de notre (raison d’)être ? Confiner signifie aussi toucher aux limites. Limites d’un modèle, d’une situation. A nous de reconstruire la maison, pour qu’elle soit aussi chaleureuse que possible pour accueillir ces nouveaux touristes


Sources 

Sur Dorotea Lange :

  • Dans le Magazine du Jeu de Paume 
  • Une rétrospective de ses photographies était prévue au MoMA

Sur Hopper :

  • Edward Hopper, Rolf G. Renner, Taschen, 1993
  • Edward Hopper, Sheena Wagstaff, Tate Publishing, 2004
  • Edward Hopper and the Burden of (Un)Certainty, conference de Kevin Salatino, septembre 2012
  • Une exposition est en cours à la fondation Beyeler, et quelques vidéos sont disponibles en ligne :
  • Sur Room for tourists
  • Sur Cape Code Morning

 

[1] Notice sur la maison abandonnée, Jeu de Paume
[2] Extrait de la notice de la Art Gallery de Yale
[3] Propos issus du trailer de son film en 3D pour l’exposition de la Fondation Beyeler

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