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Revoir ses classiques, épisode 2

Nous vivons un moment de perturbation, d’effarement, de sidération. Les chiffres, les images et notre vécu quotidien nous imposent une nouvelle réalité. Pour mieux la comprendre et la « considérer », certains détours peuvent être éclairants.

Cette semaine, second épisode de la série qui nous rappelle ce que l’art peut dire au monde (des lecteurs, des médias, des entreprises…).

En latin, « considerare » signifie regarder avec « intensité, scrupule et patience » [1]. « Faire cas » des autres et agir, c’est ce que nous tentons tous de faire. Faire cas d’autres histoires et d’autres images, pour réfléchir, c’est ce que cette série vous propose en plongeant dans des œuvres clés de l’histoire de l’art pour interroger ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui et en tentant de les faire dialoguer à la fois avec nos questionnements et certaines images d’aujourd’hui. En espérant que dans les images des artistes nous trouvions l’inspiration pour un nouveau souffle, où que nous soyons, qui que nous soyons.

La colère de la nature : où comment l’angoisse s’écrit en peinture

L’éruption du Krakatoa, lithographie de Parker & Coward, Britain ; — Image published as Plate 1 in The eruption of Krakatoa, and subsequent phenomena. Report of the Krakatoa Committee of the Royal Society (London, Trubner & Co., 1888) (Source : Wikipedia)

« Après le coucher du soleil, le ciel s’est embrasé des flammes d’un immense incendie. C’était comme un nouveau jour ressuscité après la disparition de l’astre solaire. L’illumination était si vive, une demi-heure après le coucher du soleil, que, dans les rues affairées de la capitale, tous les passants s’arrêtaient, croyant d’abord à un incendie réel allumé dans l’ouest.  » [2]

Cette scène apocalyptique n’est pas extraite d’un roman de science-fiction, mais décrit le ciel de Paris en août 1883. Ces lueurs rouges qui découpent l’horizon parisien sont liées à une éruption : celle du volcan Krakatoa, situé entre Java et Sumatra, en Indonésie. Un battement d’aile de papillon, un pas de pangolin…ou dans ce cas historique, un nuage de cendres à l’autre bout du monde, provoquent ces illuminations crépusculaires, en Europe, à Londres, à Paris…ou encore à Oslo. Dans cette ville du Nord, elles marquent l’imaginaire d’un peintre, qui en fait le décor d’un de ses tableaux les plus célèbres, peint 10 ans plus tard. La toile devient média et traduit tant la volonté de représenter la beauté de la nature en colère que l’angoisse qu’elle peut provoquer.

L’embrasement du ciel, les tourments de la mer

Edward Munch, Le Cri, 1893, Galerie Nationale d’Oslo

Dans cette scène, intitulée Le Cri, Munch remplit le haut de sa toile avec des méandres rouges, reflets réalistes des rougeoiements du ciel, mais aussi et surtout représentations symboliques de la peur, et de la mort. La couleur rouge est à ce titre significative : elle revêt souvent une connotation négative, et est associée au sang, à la douleur [3]. La composition de la toile avec une ligne de fuite tracée par la rambarde nous amène dans cette zone dense et torturée. Cette balustrade, qui divise l’espace en deux, semble être le seul repère fiable de l’image : d’un côté, une allée nette, faite de lattes parallèles, avec deux formes verticales qui semblent stoïques ; de l’autre, des volutes qui enserrent, étouffent les couleurs entre elles.

Le premier titre de cette œuvre était le cri de la Terre, soulignant bien le rôle central de la nature dans la génération de l’angoisse qui suinte de ce tableau.

On retrouve cette passerelle et cette angoisse dans d’autres œuvres de Munch. C’est peut-être ainsi celle du village d’Åsgårdstrand, paisible station balnéaire qu’il fréquente tous les étés. Même dans ce cadre censé être idyllique, la tourmente emporte les hommes et les confronte à leurs angoisses. La mer bleutée n’est plus paisible, le ciel s’enflamme et Munch nous projette dans une scène de fin du monde et exprime son tourment en mots [4].

Le visage de l’angoisse

Paul Gauguin, D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1897, Museum of fine arts, Boston

Et pourtant, ce n’est pas le ciel qui est l’élément essentiel de ce tableau dans notre mémoire collective. Quand il peint le Cri en 1893, Edvard Munch ne se doute pas qu’il crée une figure qui va devenir tellement représentative de l’angoisse qu’elle a servi de modèle à l’emoji qui nous permet de traduire à peu de frais cette émotion dans nos messages contemporains.

L’élément sur lequel se concentrent tous nos regards, repris dans de nombreux films ou séries de la pop culture, de l’étrange Noel de Monsieur Jack à Scream, est sans doute ce visage au premier plan, qui nous fait face, figé, effrayant… Ou effrayé ?

Il nous manque le son pour bien comprendre cette scène : ce personnage hurle-t-il face à une nature inquiétante ? Ou se bouche-t-il les oreilles pour ne pas entendre le vent, les hurlements d’autres personnages, ou même son propre cri ? Sa bouche émet-elle le moindre son ou est-elle figée dans le silence ?

Certains reconnaissent dans ce visage les traits de l’artiste lui-même : Munch aurait fait de lui un autoportrait « torturé », avec ce visage ressemblant à un crâne. Il a pu s’inspirer d’une momie péruvienne, présente dans les collections du Musée de l’Homme [5] et qu’il aurait pu découvrir lors de l’exposition universelle de 1889 à Paris. L’image le hante et il existe d’ailleurs une cinquantaine de variations de cette scène du cri, en peinture, pastel ou lithographie, qui s’échelonnent de 1893 à 1917, une date traumatisante dans l’histoire du monde au cœur de la première guerre mondiale.

Relier cette figure du Cri à une momie recroquevillée la rapproche aussi d’une toile de Gauguin. Où les historiens de l’art croient retrouver à gauche cette même inspiration, dans la même pose, avec ces mains qui enserrent son visage. Dans ce panneau, intitulé D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? réalisé en 1897, quatre ans après le Cri, Gauguin étend la réflexion qui semble très personnelle de Munch à un questionnement existentiel, plus fondamental. Cette toile peinte à Tahiti est ainsi considérée comme son testament artistique. Elle est aussi une de ses dernières œuvres après une tentative de suicide, comme une synthèse de ce que la peinture nous dit de notre existence, de la naissance à droite (les femmes et le bébé) à la mort à gauche.

Le masque du silence

E Munch, La Tempête, 1893, Museum of Modern Art, New York

Le visage du Cri donne presque l’impression d’un masque de mort, qui aurait été posé sur le corps de l’artiste. Lui-même écrit : « sans la peur et sans la maladie, ma vie serait comme un bateau sans rames ». En effet, les premières années de son enfance sont marquées par la disparition de sa sœur et de sa mère, emportées par la tuberculose. Munch semble faire revivre à tous ses personnages ses drames personnels; la forme de la mort peuple ses toiles.

Cet élément biographique éclaire d’une nouvelle lumière, sans jeu de mots, une autre toile de 1893, qui peut être vue comme un pendant au Cri : La Tempête. Elle retranscrit un autre épisode climatique extrême qui a secoué le village d’Åsgårdstrand, en août 1893.

On retrouve l’agitation de la nature, à travers les arbres penchés et le tumulte du ciel. Le groupe de femmes qui se tiennent le visage, ou se couvrent les oreilles pour ne pas entendre le sifflement du vent, semble figé, recroquevillé dans un silence paralysant. Là encore, l’espace divise : d’un côté un groupe de femmes, éloigné sur le côté comme les deux hommes du Cri ; de l’autre, une figure se détache, fantomatique, au premier plan. Cette forme féminine pourrait représenter la Nature que nous n’écoutons pas ou la mère ou la sœur de l’artiste qui n’entend pas ses cris et revient le hanter.

Cette reprise du motif des mains qui enserrent le visage nous invite à nous interroger sur le sens à leur donner. Le psychanalyste Lacan soulignait que Munch nous fait percevoir ainsi le poids du silence et l’impossibilité de la toile de le rendre. Comme si un masque nous privait de toute expression et de tout son.

Epilogue

Une mère qui amuse ses enfants avec des faux masques en feuilles de choux, bande de Gaza, 16 avril 2020 © AFP / Mohamed Baba

Et si le personnage du Cri comme celles qui font face à la tempête cherchaient à nous transmettre non pas un son, mais une image ? Celle qui se cache derrière leurs masques.

Et si ces mains cherchaient à retirer un masque, celui de la peur paralysante, qui nous empêche de penser le lendemain, de remettre en route nos réflexions stratégiques en entreprise, nos perspectives personnelles ? Notre avenir en somme.

Le tableau transmet le son du silence. Mais aussi le futur silence d’un monde où nous n’aurions pas su enlever nos œillères à temps pour en penser l’avenir. Cette photo récente de l’AFP nous montre la voie : des enfants couverts de masques « naturels », en feuilles de choux, peu protecteurs contre le virus sans doute, mais laissant transparaître un regard confiant et déterminé vers un avenir à construire.

Regarder Munch aujourd’hui nous interroge peut-être sur ce que les masques disent de nous, quand ils ne nous couvrent pas entièrement, et ne font que nous protéger de notre véritable nature. Ou nous enferment dans une paralysie inutile.

Bas les masques, il est temps de penser pour agir.


[1] Les éruptions volcaniques et les tremblements de terre, Camille Flammarion, 1902. Document consultable en ligne, sur le site de la Bibliothèque nationale de France ici.

[2] Le rouge, une couleur dangereuse ? Des flammes de l’enfer aux feux de signalisation, conférence de Michel Pastoureau à l’université de Genève, 14 avril 2016, à découvrir ici.

[3] Il narre dans son journal, en 1892, un épisode qui a pu inspirer cette scène : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d’un coup le ciel devint rouge sang je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j’y restai, tremblant d’anxiété — je sentais un cri infini qui se passait à travers l’univers et qui déchirait la nature. »

[4] La momie péruvienne du musée de l’Homme.

[5] Paul Gauguin veut mourir, prend de l’arsenic et peint une toile « terriblement fruste », article du journal Le Monde paru le 7 août 2019.

 

Ressources : 

  • Ulrich Bischoff, Edvard Munch, Cologne, Taschen, 1988
  • Relecture du tableau en 360°
  • La Tempête, fiche descriptive du MOMA
  • Sur Munch et le Krakatoa
  • 5 choses à savoir sur le Cri de Munch

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