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Poussin, la Peste et le Révélateur
Poussin, la Peste et le Révélateur

Revoir ses classiques, épisode 1

Nous vivons un moment de perturbation, d’effarement, de sidération. Les chiffres, les images et notre vécu quotidien nous imposent une nouvelle réalité. Pour mieux la comprendre et la « considérer », certains détours peuvent être éclairants. 

En latin, « considerare » signifie regarder avec « intensité, scrupule et patience » [1]. « Faire cas » des autres et agir, c’est ce que nous tentons tous de faire. Faire cas d’autres histoires et d’autres images, pour réfléchir, c’est ce que cette série vous propose en plongeant dans des œuvres clés de l’histoire de l’art pour interroger ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui et en tentant de les faire dialoguer à la fois avec nos questionnements et certaines images d’aujourd’hui. En espérant que dans les images des artistes nous trouvions l’inspiration pour un nouveau souffle.

Une maladie cyclique

La piazza San Babila à Milan, pendant la peste de 1630, Eau-forte de Melchiorre Gherardini (Source : Wikipedia)

« Dans toute la ligne de pays parcourue par l’armée, on avait trouvé quelques cadavres dans les maisons, quelques autres sur la route. Bientôt dans ce pays, et au loin, des personnes, des familles entières furent atteintes de maux violents, étrangers, accompagnés de symptômes généralement inconnus, et elles y succombèrent » (Manzoni, les fiancés, chapitre XXXI)

Ce que les mots de Manzoni décrivent, un peintre célèbre le vit au sein de l’Italie du milieu du XVIIème siècle : Nicolas Poussin. Il est témoin de la progression de la peste dans la campagne romaine en 1630. On attribue à cette vague de la maladie un lourd bilan : 1 million de personnes, soit près de 25% de la population aurait été décimée. Mais le peintre ne pose pas sur la toile ce qu’il voit autour de lui. On lui a commandé un tableau sur la peste d’Asdod, en référence à un épisode biblique [2]. Et il choisit de créer cette scène dans un cadre inspiré de la Grèce antique, faisant écho sans doute à des auteurs comme Thucydide, à qui l’on doit une description de la peste d’Athènes  qui sévit en 430 avant J.C. En somme, ce tableau est une chambre d’échos et de dialogues entre différentes époques : du temps de la Bible à la Renaissance, en passant par la Grèce antique, les hommes ont tous subi cette maladie terrible.

Représenter la peste

La peste d’Ashdod, Nicolas Poussin, 1630, Musée du Louvre.

« Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés » [3] : dans cette scène, enfants, femmes, adultes, tous sont en danger, certains ont déjà la blancheur cadavérique de la mort, d’autres se couvrent le nez, les enfants cherchent le sein maternel et les cadavres sont emportés hors de la place, vers la droite, en dehors du cadre. L’universalité de la maladie s’impose, et se décline dans une variation de sentiments et d’expressions : l’effroi de l’homme à la cape orange au centre, l’abattement de la femme à droite, la souffrance de l’homme à gauche au sol.  

Poussin reprend également tous les éléments de l’histoire biblique, et insère les personnages clés de son scénario : les rats, notamment au premier plan sur les marches à gauche.  

Juste au-dessus, cette main tombée d’une statue sur le sol peut être vue comme l’illustration à la fois de la cause et de la conséquence de la situation : elle provient d’une statue détruite, qui jouxte l’Arche, dans le temple où les Philistins l’avaient rapportée, ce qui aurait provoqué le courroux divin matérialisé par l’épidémie ; cette main inerte peut aussi être vue comme le symbole de l’incapacité d’agir, en écho à la sidération des hommes au balcon, à droite, et qui regardent la scène, l’un affligé, l’autre détournant le regard et le dernier se voilant les yeux. 

Un peintre fidèle à ses maîtres

La peste en Phrygie, Raphaël, gravure de Raimondi, entre 1506 et 1532, BNF, Cabinet des Estampes.

A cette époque, Poussin est un peintre reconnu, bien établi à Rome, au sommet de sa gloire. Sa composition rigoureuse, sa maîtrise de l’Antique lui ont amené les faveurs des mécènes. Ses preuves ne sont plus à faire. Il est celui qui a graffité sa signature dans la chambre d’Héliodore au Vatican, s’installant symboliquement dans la lignée de Raphaël, qui en a réalisé les fresques. Il lui emprunte d’ailleurs la scène centrale de ce tableau, qui unit un homme, une femme mourante et son nourrisson, déjà visibles sur un dessin de Raphaël représentant la peste en Phrygie. Les motifs architecturaux de l’obélisque comme du temple à colonnes font écho à des dessins de Vitruve. Ce tableau n’est pas signé, comme souvent chez Poussin : peut-être pour souligner ce qu’il doit à d’autres qui ont nourri cette toile ou pour s’effacer devant l’histoire ? Tout ne serait qu’emprunt et éternel recommencement, en peinture comme face aux épidémies ? 

Et pourtant, Poussin positionne son spectateur face au drame contemporain. Le Brun le soulignait déjà en disant de ce tableau qu’« il inspirait la tristesse dans l’âme des spectateurs ». Cette scène théâtrale met l’action à une distance suffisante pour qu’on puisse la regarder, dans son cadre et son décor antique, mais elle reste bien réelle et universelle. Il nous ferme la ligne de fuite : impossible d’échapper à ce que nous voyons, le ciel est étriqué et même l’obélisque tangue au loin… La représentation fait ainsi écho à la suite du texte de Manzoni : « Quelques vieillards se souvenaient seuls de les avoir vus autrefois ». La peste n’est pas une nouveauté. 

Les épidémies que nous affrontons ne sont pas totalement inédites. Elles jouent un rôle de révélateur. Poussin, depuis son siècle,  nous encourage peut-être à basculer de la sidération à la considération. Et à l’action. 

L’image comme révélateur pour penser et agir

Les bergers d’Arcadie, Nicolas Poussin, vers 1637-1639, Musée du Louvre

Le Covid 19 impacte notre rythme quotidien personnel et professionnel, rythme jusqu’ici bien calé et ancré pour imposer ses règles. L’épidémie met à bas les statues d’hier, révèle les colosses aux pieds d’argile et force à regarder la réalité en face, et à assumer les questionnements légitimes qui en émergent. 

Poussin répètera ses alertes dans différents tableaux. En 1637, ce sont les bergers d’Arcadie, région de Grèce considérée aussi comme une référence au paradis, qui déchiffrent sur une stèle la formule « Et in Arcadia ego », qui peut se traduire par « je suis aussi présente en Arcadie »…moi, la mort. Pour nous rappeler d’être toujours en action, et en éveil [4]. Et pour réinventer l’avenir avant qu’il ne nous dépasse.

L’image est un révélateur, un catalyseur. A portée intemporelle. Comme le corps de cet homme à Wuhan fin janvier, allongé mort sur le sol de sa ville. Nos associations, nos entreprises doivent regarder bien en face les événements pour les penser et se tourner ensuite vers l’action.

Epilogue

Wuhan, 30 janvier 2020 © Hector Retamal, AFP

Poussin peignit une seconde toile sur ce sujet de la peste, pour en célébrer la fin et rendre gloire à Sainte Françoise Romaine : elle fut réalisée en 1657, environ vingt ans plus tard. A nous de comprendre « l’urgence tragique » [5] qu’exprimait Poussin et de savoir si nous voulons attendre pour découvrir la fin de l’histoire, ou penser maintenant, pour agir demain et construire la suite.


[1] Le texte de Marielle Macé de 2017 sur le traitement des migrants explore ce rapport entre sidération et considération : Marielle Macé, Sidérer, considérer, Migrants en France, 2017, Editions Verdier

[2] Livre de Samuel, déboires des Philistins avec l’arche (livre I, 5) : « La main de Yahvé s’appesantit sur les Ashdodites : il les ravagea et les affligea de tumeurs, Ashdod et son territoire (…) les gens qui ne mourraient pas étaient affligés de tumeurs et le cri de détresse de la ville montait jusqu’au ciel »

[3] Citation extraite d’une fable de La Fontaine, « les animaux malades de la peste »

[4] Une autre toile datant de 1648, Paysage avec un homme tué par un serpent de 1648, fait référence à un épisode de 1641 où des serpents avaient infesté la région de Fondi. Poussin illustre là encore la variété des réactions possibles, du doute à la panique. Diderot souligna à propos de cette toile la capacité de Poussin à jeter « au milieu d’une scène champêtre l’épouvante et l’effroi ».

[5] Formule d’Alain Mérot, « le théâtre de la peste », Le Monde, août 2015

Ressources : 

  • Nicolas Poussin, la richesse d’un grand maître, Le petit journal des grandes expositions, octobre 1994
  • La Bible, livre de Samuel, I – 5.
  • « Le théâtre de la peste », Alain Mérot, Le Monde, août 2015
  • Diderot, Salon de 1767, édition 1963, tome III, p. 267-268
  • Milovan Stanic, « Poussin beauté de l’énigme », in Revue de l’art, 1995
  • Pierre Rosenberg, Poussin et la nature, discours à l’Académie Française, octobre 2006
  • Dominique Chevé-Aicardi. Les corps de la Contagion. Etude anthropologique des représentations iconographiques de la peste (XVIème – XXème siècles en Europe). Anthropologie biologique. Université de la Méditerranée – Aix-Marseille II, 2003

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