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Vers une société résiliente en 6 chantiers

Festival Vivant – Les Germinations : bienvenue à l’avant-garde de la transition écologique et sociale où germine les graines de la redirection vers une société (plus) résiliente.

C’est au Ground Control, les 24 et 25 septembre derniers que les Germinations du Festival Vivant ont pris leurs quartiers. Organisé par Tek4life, catalyseur de transition écologique et bioéconomique, cet événement prospectif s’est fixé comme ambition de mettre en résonance et faire du commun – Raison d’être exprimée en préambule par Dorothée Browaeys, présidente de Tek4life. Soon Soon Soon était sur place avec l’éclaireuse Laurence Razafy. Nous vous proposons à travers ce décryptage de vous passer le témoin ; à vous, lectrices et lecteurs.

Sous le haut patronage du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation et du Ministère de la transition écologique, les acteurs référents des secteurs de l’écologie, de la recherche et de l’innovation (AgroParisTech, La Bascule, CEEBIOS…) – ont partagé leurs convictions et nous permettent de mettre en lumière dans ce décryptage deux objectifs et six grands chantiers pour diriger les énergies humaines vers plus d’efficacité et de pertinence face aux bouleversements actuels et à venir.

À l’heure de l’accélération de la transition écologique et sociale, il est primordial de garder le cap et comprendre les enjeux profonds des mutations à venir pour ne pas subir le changement mais en être acteur – être des éclaireurs.

Les objectifs :

  • Prendre conscience des véritables enjeux de la nouvelle ère qui questionne les rôles et les pratiques de notre civilisation (l’entreprise, la finance et la comptabilité, la politique et la société civile pour cultiver, manger, habiter, se déplacer, fabriquer, s’habiller, échanger, se soigner…) en cohésion avec le vivant
  • Faire muter notre économie thermo-industriel vers une économie résiliente et régénératrice 

Les 6 grands chantiers pour y répondre :

  • Accepter et embrasser le renoncement
  • Appliquer le biomimétisme dans toutes les sphères de la société (économique, politique, sociétale…)
  • Définir des communs
  • Engager la refonte de la comptabilité et de la finance
  • Passer des entreprises « à but lucratif » aux entreprises contributives
  • Construire le grand récit

Nous espérons que cette lecture – d’environ 20 minutes, idéale donc pour accompagner votre pause déjeuner, votre trajet dans les transports ou votre impatience en salle d’attente – saura vous éclairer, (r)éveiller votre curiosité et vous incitera à poursuivre la réflexion et/ou à agir…

Accepter et embrasser le renoncement

Le Renoncement… Un débat s’est installé entre participant·es et intervenant·es lors de l’événement : faut-il utiliser ce terme négativement connoté ? Comment le rendre (plus) attractif ? Nous devons arrêter de faire peur pour partager une vision positive du changement.

Ce débat sémantique illustre parfaitement notre incapacité individuelle et collective à faire face à un fait limpide et brutal sans vouloir l’euphémiser, l’édulcorer de notions plus douces, plus rassurantes qui nous permettent, encore un peu, de rester dans l’entre-deux de nos idéaux d’abondance, de croissance infinie et de peur d’un futur dystopique – parole de communicants.

Mais pour celles et ceux qui connaissent les bénéfices du « lâcher prise » – concept à la mode – renoncer c’est choisir. Choisir le renoncement n’est finalement que la seule trajectoire judicieuse de (sur)vie pour passer à la phase d’après : la reconstruction et la création – beaucoup plus entraînante celle-ci. L’enjeu n’est donc pas de réparer, de changer ou de résoudre des problèmes mais de se confronter à l’épuisement des ressources et à la ruine inexorable de notre monde actuel. C’est par ce message brut de renoncement que commence les Germinations. On pourrait imaginer une ambiance morose et défaitiste, il n’en est rien. Les interventions et les échanges nous montrent ce monde d’après où ces pionniers sont déjà en défrichage. Ils sont lucides, passionnés et donnent envie !

Mais concrètement, renoncer, ça veut dire quoi ? Diego Landivar et Emmanuel Bonnet, enseignants à l’ESC Clermont et membres d’Origens Lab, nous l’expliquent. Il faut démanteler, désinnover, désinvestir, déconstruire, défaire, déconnecter pour mieux se reconnecter au vivant et à ses mécanismes prospères et régénératifs sur le long terme.

Ils ne s’arrêtent pas à cette démonstration rhétorique sur le « pourquoi renoncer ». Ils nous expliquent aussi une manière, un « comment renoncer », si cher à celles et ceux qui assènent du « et concrètement ? ».

Il faut démanteler, désinnover, désinvestir, déconstruire, défaire, déconnecter pour mieux se reconnecter au vivant

Dans le laboratoire de recherches d’Origens Lab, on propose de nouveaux métiers de designer et d’ingénieur de la fermeture ainsi que la création de protocoles de renoncement : les Closing design. Il s’agit de se demander comment bien renoncer ; ou l’art de bien « fermer ». Une vraie question démocratique.

A contrario des fermetures et délocalisations d’usines, les Closing design proposent trois étapes de renoncement :

  • Identifier les domaines d’activité incompatibles avec les diagnostics écologiques.
  • Écouter les dépendances et les attachements (économiques, technologiques, symboliques, identitaires…) des gens et de la société.
  • Identifier une ou plusieurs perspectives de redirection écologique (NDLR : les intervenant·es s’accordent à préférer employer ce terme plutôt que celui de « transition », devenu galvaudé) : réaffecter et sécuriser les parties prenantes des domaines d’activités concernés.

Un exemple de Closing design en cours de réflexion : le renoncement aux piscines individuelles en Rhône Alpes alors que ce secteur est un bassin d’emploi dynamique et est associé à une culture de vie profondément ancrée.

Appliquer le biomimétisme dans toutes les sphères de la société 

Quand Jean-Jacques Perrier de Tek4life introduit que notre économie n’est pas compatible avec le vivant ; Patricia Savin, présidente de l’association ORÉE, nous rappelle, elle, qu’en 4,5 milliards d’années, la Terre a développé et perfectionné 10 millions d’espèces animales interconnectées dans de nombreux et complexes écosystèmes. Ces ordres de grandeur ne comptent qu’une partie de la classification du vivant qui comprend également les règnes des plantes et des champignons ainsi que les empires des bactéries et des archées connus pour être au moins plus nombreux que le nombre d’étoiles dans notre galaxie.

Mis en perspective, il y a une mine inépuisable d’inspirations d’organismes et de systèmes qui ont trouvé une manière pérenne et prospère de vivre pendant des millions d’années. Il s’agit alors de réorienter nos sociétés, nos gouvernances et nos économies en copiant les mécanismes du vivant.

Il y a une mine inépuisable d’inspirations d’organismes et de systèmes qui ont trouvé une manière pérenne et prospère de vivre pendant des millions d’années

Il s’agit de sortir de nos croyances sociétales depuis le siècle des Lumières qui admettent qu’il faut nous émanciper de la nature et la dominer pour prospérer. Cette idéologie, bien qu’ayant permis de nombreux progrès, semble aujourd’hui obsolète. S’en rendre compte réellement, c’est d’ailleurs le début du renoncement.

Comment utiliser la fabrique du vivant (ou biomimétisme) comme source d’inspiration pour établir de nouvelles pratiques industrielles éco-compatibles ?

Emmanuel Bonnet et Kalina Raskin directrice du Centre d’Études et d’Expertises en Biomimétisme (CEEBIOS) rappellent les systèmes clés du vivant :

  • Être multifonctionnel
  • Rendre des services écosystémiques : traiter l’eau et/ou l’air, fixer le carbone…
  • Être régénératif : (bio)diversité, coopération et symbiose
  • Ne pas surexploiter les ressources
  • Utiliser les déchets comme ressources
  • Faire sa chimie à température ambiante
  • Construire à partir de briques simples et abondantes (comme le vivant construit en majorité avec les atomes carbone, hydrogène, oxygène, azote)
  • S’auto-organiser
  • S’auto-réparer
  • Être sobre

En bref, un très bon cahier des charges prêt à l’usage pour rediriger le secteur industriel vers des mécanismes régénératifs et résilients.

C’est aussi le parti pris des Low Tech, représenté par le Low Tech Lab. Ce sont des technologies, services et savoir-faire qui répondent aux critères d’une sobriété lucide c’est à dire durable, accessible et utile pour les secteurs essentiels de la société que sont l’énergie, l’alimentation, l’eau, la gestion des déchets, les matériaux de construction, l’habitat, les transports, l’hygiène et la santé. Quentin Mateus, ingénieur-designer au Low Tech Lab assume volontiers que derrière l’utilité se cache une notion subjective. Et qu’il s’agit aussi de remettre en question les besoins et la pyramide de Maslow tout en sortant du mécanisme caricatural de la « startup » qui tend à créer des désirs plus qu’à répondre à de vrais besoins.

Sur ce sujet, il invite à explorer les travaux de Manfred Max-Neef, que vous pouvez commencer à creuser par ici.

Définir des communs

Définir, pour comprendre de quoi nous parlons puis définir pour choisir, s’accorder ensemble (guidé·es par la définition que nous en avons fait) sur ce qui est ou doit être commun.

Côté définition, une forme de consensus s’accorde sur le fait qu’il s’agisse des ressources locales d’une communauté qui doivent être gérées collectivement. Le but étant la préservation et la pérennisation de ces ressources.

En une équation, les communs = ressources (l’eau, les logiciels open source, les jardins partagés, la cartographie…) + interactions sociales (économiques, culturelles, politiques) + volonté de prendre soin et de protéger. Nous connaissons toutes et tous cette expression « c’est pour le bien commun », et bien « les communs », c’est ça.

À la manière de la rédaction des Droits de l’Homme en son temps qui accompagna un mouvement sociétal majeur vers une nouvelle ère ; penser et circonscrire de manière institutionnelle et sociétale les biens communs c’est s’attaquer à une forme de « Politique de la Terre » comme le précise le Manifeste pour refonder le progrès de Dorothée Browaeys et Jacques Huybrechts.

Il s’agit de protéger de manière immuable la coexistence des vivants dont nous faisons partie et dont nous dépendons. Il s’agit également de se tenir responsable réciproquement. La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres – gros chantier !

Penser et circonscrire de manière institutionnelle et sociétale les biens communs c’est s’attaquer à une forme de « Politique de la Terre »

Un chantier qui commence tout juste et qui germine. Sylvia Fredriksson – designer et chercheuse – nous en livre quelques notions connexes :

  • le commoning : l’ajout du « ing » ramène une fonction de performance, de dynamisme tout en conservant un focus sur le fait de prendre soin de la qualité de nos relations.
  • le commun de capabilité : l’idée du co-apprentissage, de la co-créativité etc…
  • l’incommun : la reconnaissance de la différence et de la conflictualité – un invariable que tout le monde pourra acquiescer.
  • les communs négatifs : une notion qui existe dans nos réalités et qui n’est pas à mettre de côté (ex : les déchets, la guerre, la violence…).
  • le pluralisme juridique qui s’illustre parfaitement par l’exemple des licences Creative Commons.
  • les undercommons : ou les « communs d’en bas » qui consistent à associer les plus démunis aux réflexions et prises de décision.
  • la tragédie des communs (NDLR : rendue célèbre par un article éponyme du biologiste Garrett Hardin en 1968) : le phénomène collectif qui consiste à surexploiter les ressources communes.

Au-delà des débats académiques et d’expert·es sur les définitions, les règles à adopter et les gouvernances (locales et mondiales) à construire ; les enjeux sont également pratiques et concernent notre (sur)vie du quotidien pour le monde d’aujourd’hui et de demain. Quelques pistes :

  • L’eau est un bien commun qui ne doit pas être mis sur le marché. C’est pourtant déjà le cas en Australie et cela a des conséquences désastreuses. La bataille de l’or bleu (NDLR : du nom d’un documentaire d’Arte diffusé en 2019) est un enjeu crucial du XXIème siècle et il s’agit typiquement d’une question de communs.
  • La finance doit être remise à sa juste place. Elle doit être considérée comme un bien commun public et mondial. Une ressource commune et non comme une fin en soi réservée à une élite.
  • Passer des appels à projets / appels d’offres (système gagnant / perdant) à des « appels aux communs » (système gagnant / gagnant où les parties prenantes ne seraient pas identiques et mises en concurrence mais complémentaires et mises en cohérence).
  • Repenser le syndicalisme comme nous invite à le faire Maxime Blondeau. Pour lui, dans le monde de l’entreprise, seuls les syndicats sont juridiquement habilités à signer des accords avec les entreprises, les régions, l’État – à la différence des ONG et des associations. De plus, le code du travail ne régit pas l’écologie dans l’espace de la vie d’entreprise. C’est pour ces raisons qu’il a fondé le premier éco-syndicat : Printemps écologique.

Oui, comme vous, nous avons vu ce visuel partout sur les internets. Mais en libre de droits, il nous a semblé que c’était le meilleur choix ☺

Engager la refonte de la comptabilité et de la finance

Le rôle de la finance et plus spécifiquement de la comptabilité est sûrement l’un des enseignements forts à tirer des Germinations. Eva Sadoun, présidente et co-fondatrice de Lita.co (NDLR : une plateforme pour investir dans des entreprises durables et responsables) nous met face à la réalité qui l’a poussé à réagir et fonder Lita.co : la finance est devenue une idéologie. L’économie réelle, les gouvernements et les sociétés sont au service de la finance. Or, la finance n’est à l’origine qu’un outil transactionnel entre des porteurs de projet et des investisseurs au service de l’économie réelle.

Il en ressort de toutes les interventions des expert·es comptables et financiers des Germinations qu’il faut remédier à cette inversion des ordres : notre économie réelle, la société et la planète se sont « encastrées » dans la finance. Alors que c’est la finance qui devrait être « encastrée » dans le réel de nos sociétés, nos économies et des ressources (et limites) de la planète.

En remettant la finance dans son rôle d’outil et non d’idéologie, elle peut devenir un puissant accélérateur pour les projets et les entreprises contributives de l’économie écologique, solidaire et sociale. 

Plus encore que la finance, ce sont les débats et interventions qui portaient sur la comptabilité qui ont profondément marqué l’événement. Et ce à partir d’un consensus : nous comptons mal. La comptabilité est borgne car la biosphère a des principes non-négociables que la comptabilité doit prendre en compte pour rendre compte du réel. Selon certain·es intervenant·es, les fondements de la comptabilité datent de l’Antiquité et n’ont guère évolué depuis, malgré le passage au capitalisme qui amena le statut de travail salarial. Par exemple, dans le monde de la comptabilité : le travail est considéré comme une charge. En d’autres termes, le travail appauvrit l’entreprise sans jamais l’enrichir. À titre de comparaison, un logiciel peut être, lui, considéré comme un investissement. Pour caricaturer : il vaut mieux acheter un logiciel que de payer un employé.

La finance peut devenir un puissant accélérateur pour les projets et les entreprises contributives de l’économie écologique, solidaire et sociale

Aux Germinations, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut changer les normes, les règles et le langage comptable pour intégrer les valeurs écologiques et sociétales ainsi que les limites planétaires dans le comptage. En somme : considérer les capitaux humains et naturels comme des capitaux financiers. Il s’agirait donc aussi de créer des métriques extra-financières pour mesurer l’empreinte des entreprises sur la biodiversité au même titre que l’empreinte carbone par exemple.

Ce sujet pourrait à lui seul faire l’objet d’un décryptage tant il est complexe. Des métriques comme la Moyenne Spécifique d’Abondance (MSA) sont déjà en test pour introduire de nouveaux indicateurs de performances d’entreprises afin de mieux piloter et d’investir dans celles qui sont les plus innovantes et responsables. Plusieurs startups de la fintech (comme Iceberg Datalab) se lancent justement dans ce far west en récoltant et analysant des données environnementales pour développer de nouvelles méthodologies, modèles et indicateurs. Nous ne sommes qu’aux prémices de nos capacités de mesure d’impact et à date, c’est encore « un peu tout et n’importe quoi » comme le précise un intervenant. Mais outre l’initiative d’Iceberg Datalab, d’autres sont dans les cartons et ont été évoquées : 

  • un écolabel européen pour les produits financiers est en gestation. Cependant celui-ci est vivement critiqué en raison de la nomination par la Commission européenne de BlackRock en tant que conseiller (NDLR : BlackRock est une société de gestion d’actifs notamment connue pour être l’un des investisseurs principaux dans les grandes sociétés pétrolières internationales). 
  • Eva Sadoun annonce la sortie imminente d’un « Yuka de la finance ». L’application recensera tous les produits d’épargne et saura vous dire comment votre argent y est utilisé. Une fonction permettra aussi d’exiger les informations auprès de sa banque si celles-ci ne sont pas disponibles. Une manière de redonner du pouvoir aux individus et de faire pression sur les banques grâce à l’opinion publique.

Il n’empêche que sur le sujet, deux visions finissent par s’opposer.
La première, qui se base sur le modèle actuel d’exploitation de valeurs et qui consisterait en comptabilité, à tout transformer en valeur – la biodiversité aussi.
La seconde vision souhaite un modèle où la comptabilité (mais aussi l’économie et la finance) prend en considération des limites de valeurs, comme dans la nature. Une manière de mettre à mort par les chiffres l’idéologie de la croissance infinie.

Dans le sillage du débat comptable et financier, le Ground Control et Tek4life annonce l’événement public « la fête à Pigou » (Sir Arthur Cecil Pigou étant l’économiste ayant introduit la notion d’externalité) qui aura lieu début 2021. L’idée : sortir ce débat de son expertise et le rendre accessible à tous. On a hâte de fêter la compta !

Passer des entreprises « à but lucratif » aux entreprises contributives

Une refonte de la finance et de la comptabilité implique également une refonte des modèles économiques des entreprises.

Pour les jeunes pousses – startups et autres DNVB (= Digital Native Vertical Brands) – dès la création de leurs modèles économiques, nombre d’entre elles prennent en considération les enjeux écologiques et sociaux. Seulement, pour les grands groupes et les grandes entreprises, il est bien plus difficile de muter tant leurs écosystèmes sont complexes, tant les risques sont lourds de conséquences, tant les enjeux de croissance, de profits et d’emplois sont cruciaux.

Pour sortir de ce cercle vicieux, il ne s’agit pas « juste » de construire des ruches sur les toits ou de fabriquer des vêtements en coton bio, il s’agit de renoncer (vous l’aurez compris, tout est lié), de lâcher (prise) les modèles économiques obsolètes et carbonés. Pour les représentant·es de l’entreprise contributive, il est temps de changer d’échelle, d’accélérer la transition et de s’attaquer au concret. C’est à dire que le temps est venu de tester de nouveaux modèles économiques régénérateurs et contributifs. En commençant petit, en itérant, en améliorant, en optimisant… Pour complexifier l’équation, les intervenant·es ont insisté sur l’importance de nouveaux produits et services qui ne doivent pas être plus chers tout en performant au moins aussi bien que les précédents modèles qu’ils prétendent remplacer.

Le temps est venu de tester de nouveaux modèles économiques régénérateurs et contributifs

À titre d’exemple, il a été évoqué lors des Germinations que le Groupe Bouygues Construction planchait sur un nouveau modèle de bâtiment performant écologiquement mutualisant les espaces (et donc les coûts) pour plusieurs usages. En effet, un usager ou une entreprise n’utilise jamais ses locaux 24h/7 – constat amplifié par la crise sanitaire. Bruno Roche, lui, fondateur d’Economics Mutuality, nous a assuré que certains fonds d’investissements étaient en train de prendre le leadership des tests de nouveaux modèles économiques. Même si peu d’exemples concrets ont été abordés, le principe est séduisant.

Jérôme Cohen du Défi Biodiversité d’Engage, Geneviève Ferone-Creuzet directrice de l’agence Prophil et Olivier Lemoine écologue chez ELAN (Groupe Bouygues) nous ont livré quelques points clés de l’entreprise contributive :

  • C’est mettre l’entreprise au service de l’humain et non du seul résultat financier. L’entreprise sert l’humain et non l’inverse.
  • Contributive car utile, avec du sens et responsable.
  • L’entreprise contributive a un rôle culturel. Elle doit éduquer les parties prenantes aux enjeux de la préservation de la biodiversité. Elle doit participer à la compréhension de la complexité du vivant. Le changement climatique et les émissions de gaz à effet de serre ne peuvent être que totalement compris qu’en prenant conscience de la biosphère dans sa globalité. Les dirigeants et managers devraient tous bénéficier de conseillers d’écologues tout comme ils bénéficient de conseils financiers.
  • Il s’agit aussi de mettre les conditions au sein des entreprises pour que les salariés bénévolents se révèlent et puissent se mettre en projet, en intrapreneuriat.

Dans le monde de l’entreprise, entre les petites pousses agiles et les grands chênes robustes, il y a aussi toute la diversité que représentent les PME. Elles n’ont pas l’agilité des startups ni les ressources financières et humaines des grandes entreprises. Alors comment enclencher efficacement leur redirection économique et écologique ? C’est pour répondre à cette question que Jérôme Cohen et Engage proposent le Défi Biodiversité. Après le lancement d’un appel à candidatures, 10 PME ont été sélectionnées pour faire émerger des modèles économiques au service du vivant et pour construire un plaidoyer commun pour plus d’impact dans le monde des entreprises. Résultat dans quelques mois… 

Construire le grand récit

Le dernier chantier des Germinations portait sur la grande question du récit commun. Quelles représentations du monde à venir permettent de nous mettre en mouvement et d’agir ? Car c’est l’absence de perspectives qui nous paralyse. On nous parle de transition, mais une transition pour aller où ?

Voici les grandes questions que nous proposent Hervé Chaygneaud-Dupuy, co-fondateur de la communauté Imaginarium-s. Questions qui résonnent avec le propos de Fabrice Bonnifet : quand on a un “pourquoi” qui nous fait vivre, on est prêt pour les “comment”. 

L’un des récits marquant de l’après-midi fut celui de Camille de Toledo, écrivain. Il nous livre un extrait de sa pièce de théâtre Témoins du futur : nous sommes en 2050 dans une Europe dirigée par une assemblée composée exclusivement de femmes. 2050, c’est 20 ans après le vote d’une loi d’émancipation de la nature qui accorde à celle-ci un statut juridique. Les écosystèmes peuvent maintenant saisir la justice, ils ont des droits. La mise à jour des institutions a été réalisée : elle étend le champ de la représentation de la nature. La démocratie, le pouvoir du peuple, a laissé place à la biocratie, ou le pouvoir du vivant. Bio = le vivant + Cratie = le pouvoir.

Dans un des dialogues de la pièce, un des personnages réplique : la vie n’a pas de pouvoir. La vie c’est juste une puissance et le pouvoir c’est un truc d’Homme. Le pouvoir ça sépare alors que la vie ça tisse, ça crée des liens – heureusement les débats sont toujours présents dans cet imaginaire. Toute la difficulté en 2050 est de reprogrammer le logiciel inscrit depuis des millénaires dans notre cerveau pour (sur)vivre. On s’y attèle depuis 30 ans. En 2050, le Droit c’est de vouloir moins pour nous-même. C’est dépasser la difficulté cognitive de penser le droit commun “en moins”. C’est apprendre une forme d’ascèse dans un monde où l’on comprend que l’utopie / l’idéologie du capitalisme s’est transformée en dystopie. 

Autre témoignage inspirant : celui de Patrick Busquet, président de l’association Informations pour le Monde Suivant (IMS) pour qui les journalistes ont une responsabilité grandissante à prendre. Le numérique a engendré une confusion galopante qui prend racine dans la perte de confiance dans la société, les autres, l’avenir ; Et dans la perte de discernement sur les enjeux, les situations et sur le réel dans lequel nous vivons.

Face à ce constat, l’association veut agiter la sphère du journalisme pour fournir des informations génératrices d’impact plutôt que des informations événementielles actuelles. Des informations génératrices d’impact c’est mettre en lumière des méthodes et des moyens d’actions concrets, évalués sur la durée. Patrick Busquet nous partage 2 exemples :

→ Le lancement par l’association d’un mouvement citoyen pour créer une signalétique qui balise les informations utiles d’intérêt collectif parmi le flow de contenu dans lequel nous vivons.

→ En République Démocratique du Congo, une agence éditoriale développe un programme médiatique en 4 temps :

  • Sensibilisation : un feuilleton mettant en scène des situations concernant la bonne gouvernance, les violences sexuelles, la protection de l’environnement etc.
  • Toucher le réel et proposer des solutions : un magazine de reportages relate des situations de terrain et montre des initiatives avec des éclairages d’experts.
  • L’écoute : recueil des actions des populations locales suscitées par le feuilleton et le magazine.
  • Le suivi : 6 mois à 1 an après la mise en place de solutions locales, des retours d’expériences sont partagés.

En complément de ces exemples, une information de Fabrice Bonnet nous interpelle. Pressé par la question d’un participant sur l’urgence d’informer et de vulgariser les enjeux cruciaux évoqués lors des Germinations, il nous annonce que TF1 diffusera prochainement des émissions en prime time sur la transition écologique et sociale. À suivre.

La mise en récit est le moyen sensible de faire adhérer et de partager des approches

Les imaginaires collectifs s’ouvrent aussi par la voie de l’art et de la culture. Agnès Foiret-Collet, plasticienne et enseignante à la Sorbonne nous rappelle que la mise en récit est le moyen sensible de faire adhérer et de partager des approches. Les récits permettent d’imprégner par l’émotion, tout comme l’art le fait. En 2050, Agnès Foiret-Collet rêve que des subventions écoreponsables soient accordées à la culture pour que tous les acteurs puissent adresser leurs enjeux propres, calculer leurs émissions de gaz à effet de serre, repenser leurs modèles économiques sereinement et toujours avec passion.

Elle rêve aussi d’un art qui sorte de sa logique productiviste. Elle imagine drastiquement moins de foires et de biennales, un rythme plus lent, des échelles de grandeur réduites. Un art qui arrête la spectacularisation et l’événementialisation. Radicale, elle rêve d’un art qui ne produise plus d’objets (et elle n’est pas la seule, n’est-ce pas Monsieur Starck ?). Plus d’œuvres d’art… Mais alors, comment raconter notre monde sans production d’œuvres d’art physiques ? Certains pionniers, comme Boris Jollivet, bioacousticien, restituent des œuvres sonores issues de la nature. Celles écoutées lors des Germinations nous permettent de mieux appréhender la nature à travers nos sens. Entendre le foisonnement des bruits, la nuit tombée, nous permet d’apprivoiser le sauvage. Car il s’agit bien de ça aussi pour les années à venir : se réconcilier avec le vivant.

Sortir du statu quo

Pour conclure les deux journées de débats et ateliers des Germinations, le sociologue et politologue Erwan Lecœur a partagé ses observations et semé quelques graines à faire germiner pour notre futur.

Nous sommes, et surtout depuis l’ère industrielle, en quête perpétuelle de progrès, de “meilleur”. C’est cela qui a guidé l’humanité jusqu’alors, mais nous avons perdu nos repères. Comme en appelait le psychologue social Serge Moscovici, nous devons “ré-ensauvager la vie” pour “réenchanter le monde”. C’est à dire réfléchir et s’accorder sur la nature (dont nous faisons partie) que nous souhaitons créer. Notre nouvelle quête pourrait (devrait ?) être celle de la symbiose avec le non-humain. Dont le contrat social – contrairement à celui de Rousseau – prendrait en compte le non-humain mais également les générations futures. Le design comme nouvelle façon de penser et de prendre des décisions pourrait devenir LA méthode pour faire advenir cet idéal.

Par ailleurs, humainement et intimement, chacun·e d’entre nous sait que “la montée de l’insignifiance fait que nous avons tous besoin d’agir de consonance et de collectif” (Castoriadis). C’est ce dont souvent nous manquons aujourd’hui et la crise sanitaire que nous traversons a remis au centre des préoccupations la notion d’utilité (≠ insignifiance). Les bullshit jobs sont grassement payés quand les métiers les plus utiles (les fameuses premières lignes) souffrent de précarité. Nous faisons l’inverse de ce que sociologiquement nous devrions faire.

Seul·es celles et ceux qui se mettent en marge des vanités (et la crise sanitaire en fera émerger beaucoup) sont en capacité de changer le monde. Pour y parvenir, il faut désormais enclencher le mouvement social.

Ce dernier se nourrit d’imaginaires et doit s’accompagner d’un nouveau récit. Nous devons passer à une morale des conséquences et s’affranchir de la morale telle que définie par Kant (qui juge les motivations et non les conséquences). Quand j’agis, je dois en assumer les conséquences. Par habitude pourtant, nombre d’entre nous ne mesurent pas l’impact de ce qu’ils font ou produisent (ex : un artiste ne ferait “que” de l’art). Ce sont ces habitudes qui mènent au statu quo et empêchent d’agir. C’est pourquoi de nombreux termes en “re-” ont rythmés les échanges des Germinations : reconvertir (de l’économie vers l’écologie, qui ont d’ailleurs la même racine “éco” qui signifie “maison” mais dans le premier cas il s’agit d’y mettre des normes et dans l’autre d’y réfléchir), rediriger ( la comptabilité notamment), reconnecter (au vivant, au sauvage), régénérer (des récits, des sociétés)… Et, pour boucler la boucle – comme le soulignaient Diego Landivar et Emmanuel Bonnet en ouverture des Germinations – peut-être qu’avant de “re-” il faudra “dé-” : déconstruire, déconnecter, désinvestir, désinnover, déconsommer…

Nous sommes à un moment de l’Histoire où 65% d’entre nous (en France) croient à un effondrement imminent de notre civilisation, il y a donc une nécessité impérieuse à recréer. Il n’est plus suffisant de changer les choses en bas de l’échelle. Nous ne changerons ni individuellement ni au niveau de la société toute entière, ce sont des groupes d’individus qui peuvent le faire. Cela doit passer entre autres par davantage de contre-productions à placer en face de la vision du monde qui inonde aujourd’hui la société à travers la culture, les médias, les réseaux sociaux, les livres… C’est aussi une bataille des imaginaires.

Nous sommes face à la conscience partagée de notre fin possible, du moins de la fin d’une ère. La collapsologie a cette vertu de nous confronter à deux choix possibles : soit nous refondons notre société, pour le bien commun, soit nous laissons une minorité continuer à l’exploiter pour son bien particulier.

De nombreuses solutions existent à travers le monde pour faire face, de la bonne manière, à la crise climatique, sociale et sanitaire. L’enjeu, c’est que les organisations dirigeantes – des institutions aux entreprises – s’emploient, de concert et à travers chacun·e d’entre nous, à écrire ce nouveau récit…


→ Ce décryptage a été co-écrit et rendu possible grâce à la participation de l’éclaireuse Laurence Razafy (son profil Linkedin est par là).

→ (Re)vivez l’événement des Germinations en vidéo ici.

→ Et pour aller encore plus loin, voici quelques références mentionnées (ou non) dans ce décryptage : 

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