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L’IA comme plein potentiel

Imaginer des scénarios positifs pour le monde de demain est un exercice difficile dans le contexte actuel, mais non moins fondamental pour les futurs acteurs du changement. Dans le cadre du Master en Développement Durable et Innovation Sociale à HEC Paris, nous avons nourri une réflexion profonde autour des transformations majeures que le monde vivrait à l’avenir, en partant du monde dont nous héritons.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’un futur qui replace l’humain au centre des préoccupations de notre société. En analysant les liens entre intelligence artificielle et société de plein-emploi (conformément à la vision actuelle des fondamentaux de l’économie) nous nous sommes projetées dans un futur où la technologie nous donnait les moyens d’être bien plus ambitieux. Utilisée à bon escient, elle nous permettrait de construire une société dont la prospérité se mesurerait autrement que par la quantité de travailleurs. En d’autres termes, une société du « plein potentiel ».

Étudiantes en Développement Durable et Innovation Sociale, nous souhaitons, comme beaucoup, que demain soit meilleur. Mais pour tendre vers ce que l’on veut, ne faut-il pas d’abord s’efforcer de le visualiser ? C’est ainsi que nous cherchons à comprendre le passé, qu’il soit simple ou composé, pour analyser le présent et imaginer un futur plus-que-parfait. Rien que ça !

Chapitre 1 : L’intelligence artificielle, ou l’opportunité de rectifier nos priorités

On envisage notre vie comme un phénomène très linéaire : on naît, on va à l’école, on travaille, on arrête de travailler et puis on meurt. En raison de la place centrale qu’occupe le travail dans nos vies, nous sommes terrifiés à l’idée que l’Intelligence Artificielle (IA) puisse nous condamner à rester au chômage. En témoignent les récentes et nombreuses études sur la destruction des emplois par la technologie à laquelle le monde du travail doit se préparer. Mais ce que l’on oublie souvent, c’est que l’organisation de notre vie (le travail, le chômage, la retraite) n’est autre qu’une construction sociale. Contre toute attente, au XXIe siècle, l’IA nous invite à la déconstruire ; et ce, dans notre propre intérêt !

De nos jours, rares sont les mois sans une percée de l’IA digne d’intérêt. L’explosion des données issues de nos smartphones et ordinateurs et l’augmentation massive de la puissance de calcul ont permis aux programmes d’apprentissage automatique de mieux « performer » que les humains dans une multitude de tâches. Contrairement aux technologies précédentes, les différentes IA ont des applications dans une variété d’industries hautement qualifiées et urbaines, aux emplois bien rémunérés. L’automatisation, en se propageant rapidement, est donc en mesure de remodeler radicalement l’ensemble du marché du travail et d’entraîner une explosion du chômage sans précédent. Mais, autorisons-nous à visualiser un scénario alternatif. 

Imaginez un monde où notre perception du travail serait complètement différente. L’IA, à mesure que les humains la développent, les libérerait des tâches peu épanouissantes et/ou à faible valeur ajoutée et réduirait ainsi le temps passé au travail. Les individus auraient alors la liberté réelle de choisir parmi les diverses activités qu’ils souhaiteraient mener. Ce temps libre pourrait être activement utilisé pour le développement personnel (loisirs, apprentissage de nouvelles compétences, contemplation…), le développement communautaire (actions culturelles et civiques…), ou pour passer du temps en famille. Mais surtout, ces activités pourraient être perçues comme étant aussi importantes et valorisantes que le travail. En effet, la « valeur » de chaque individu ne serait plus simplement définie par sa page LinkedIn, mais par l’ensemble de ses activités et de leur apport à lui-même ainsi qu’à la société. Le travail, lui, serait également engageant et agréable pour la plupart des individus. Trouver un emploi ne serait plus une question de recrutement ou de sélection, mais une question de correspondance nouvellement permise par les algorithmes entre les intérêts profonds des individus et les opportunités existantes. 

Pas mal, n’est-ce pas ? Ne vous y trompez pas : il ne s’agit pas ici d’une utopie, mais bien d’un futur possible pour l’humanité. À condition qu’un changement des mentalités s’opère. 

S’obstiner à ériger le plein-emploi et le travail en objectifs économiques et sociétaux revient à déclarer une guerre perdue d’avance à l’IA, dont l’implantation progressive dans tous les domaines ne saurait être empêchée. Comme l’explique Peter Fleming (1), professeur à la City University de Londres, nous nous trouvons actuellement à un carrefour : ou bien nous continuons d’utiliser la technologie pour renforcer notre fonctionnement actuel centré sur le travail (en vouant nos enfants à alimenter une masse croissante de travailleurs superflus sans rôle social ou économique) ou bien nous choisissons d’adopter une vision alternative de la société. Un modèle qui libère du temps plutôt que d’en absorber en agrégeant les individus inutilement dans la salle d’attente d’une agence Pôle Emploi. À l’heure où la notion d’utilité – bien que subjective – de tel ou tel corps de métier est remise en cause et où la quête de sens au travail devient LA nouvelle priorité des générations futures, il semble que nous ayons choisi le chemin à emprunter, encore faut-il s’en donner les moyens…

Chapitre 2 : l’IA à l’heure de la collaboration

Davantage de temps libre, c’est aussi plus de créativité ; et il ne s’agit pas seulement de l’expression artistique à proprement parler. S’investir dans des activités choisies et diverses permettra à notre cerveau de diversifier ses sources d’inspiration pour produire davantage d’idées. Or la créativité n’est autre que le résultat de l’association de plusieurs idées préexistantes. Comme le souligne le scientifique Linus Pauling (avec plus d’un prix Nobel à son actif), « on ne peut pas avoir de bonnes idées si on en n’a pas beaucoup« . Dans une société qui vise le plein potentiel de sa population, le renforcement de la pensée créative favorise ainsi l’innovation positive, elle-même nécessaire pour continuer à bâtir le monde de demain aux côtés de l’IA

D’ailleurs, l’IA elle-même est un outil très puissant pour développer la créativité humaine. En effet, elle est capable de fournir un nombre infini de combinaisons d’éléments différents (des images, des sons ou encore des textes), toutes plus originales les unes que les autres. Pourquoi originales ? Parce que les machines ne sont pas tenues d’adopter une certaine vision du monde ; à condition, évidemment, que les données que nous leur fournissons ne soient pas elles-mêmes biaisées. 

Les idées ainsi générées peuvent à leur tour inspirer les humains à trouver des idées nouvelles, inattendues et potentiellement utiles pour la société. L’IA, si l’on fait le choix de la mettre au service du développement du potentiel humain, peut donner naissance à un système vertueux dans lequel la technologie nous accompagne et nous dote de l’habileté nécessaire pour vivre à l’âge où cette même technologie est prédominante.

Prédominante, mais non aliénante. Loin d’assujettir les humains en les réduisant aux tâches qu’elles n’auraient pas encore appris à faire, Thomas Malone (2), fondateur du centre d’intelligence collective du MIT aux Etats-Unis, affirme que les machines peuvent nous aider à progresser vers des réalisations sans précédent si nous acceptons de collaborer. Le tout est de bien définir le rôle des machines et celui des humains. Ces-derniers, jusqu’à preuve du contraire, seront toujours à l’origine des algorithmes : nous pourrons toujours décider de ce que les machines feront et de ce qu’elles ne feront pas. Nous avons ici l’occasion de leur laisser les fonctions répétitives ou dégradantes pour nous concentrer sur celles qui sont l’apanage des humains, comme la coopération, l’accompagnement ou encore la réflexion. Et pour cause : ces compétences proprement humaines, les machines ne les développeront très probablement jamais. N’est-ce pas là une heureuse nouvelle ? Il est important de rappeler que les ordinateurs sont principalement dotés d’une intelligence « spécialisée » les restreignant à l’atteinte d’objectifs spécifiques dans des situations spécifiques (faire des calculs compliqués ou jouer aux échecs, par exemple). 

S’il a été dépeint dans nombre de scénarios de science-fiction, le temps où les machines règneront sur le monde n’est pas près d’arriver. Et si le potentiel de collaboration homme-machine reste encore à explorer, il ne tient qu’à nous de considérer d’ores-et-déjà l’intelligence artificielle comme un allié au service d’une réhumanisation du monde, plutôt qu’un obstacle à surmonter ou un adversaire à combattre.

Chapitre 3 : Développer l’intelligence artificielle, c’est développer pleinement notre potentiel

Le développement de l’intelligence artificielle pose la question de ce qu’est notre intelligence propre. Que peut faire l’humain que la machine ne pourra jamais faire ? Quelles sont les compétences que nous devons développer à l’ère de l’IA ? 65% des enfants qui entrent à l’école primaire aujourd’hui auront demain des emplois qui n’existent pas encore (3). De quelles compétences auront-ils besoin ?

Le magazine Forbes (4) a approfondi le lien entre un chatbot et le développement de l’empathie chez l’employé en service client. Si le système de service client fonctionne avec de l’IA, on peut supposer que le chatbot sera progressivement capable de décrypter les émotions des clients, telles que la frustration. L’employé n’interviendrait plus que dans le cas de situations complexes, face à des clients émotifs que le chatbot aura repérés. Cette nouvelle fonction implique une formation adaptée, avec notamment un travail sur l’empathie.
Pour faire face à cette évolution des compétences professionnelles, les entreprises se tournent de plus en plus souvent vers des programmes de formation. Néanmoins, le défi à relever est celui de la formation continue car l’évolution des tâches induite par l’adoption de l’IA est extrêmement rapide. Pour répondre à ce besoin, le Danemark (qui enseigne par ailleurs l’empathie dans ses écoles) a su mettre en place un système de rotation des emplois, permettant qu’un employé puisse suivre une formation de longue durée, remplacé temporairement par un demandeur d’emploi précédemment formé à son poste. Cette transition vers une société de formation continue pose cependant la question du rôle de l’école : si nous évoluons vers un modèle où nous apprenons en continu les compétences professionnelles dont nous avons besoin, que devons-nous apprendre à l’école ? À quoi ressemblerait un système éducatif revalorisé, compte tenu de l’accès facilité aux nouvelles connaissances tout au long de la vie des individus ?

En réalité, le but de l’école n’est-il pas d’enseigner les bases permettant à chaque individu de développer son plein potentiel, et pas seulement de préparer les élèves au monde du travail ? En ce sens, le Rapport Villani (5) nous mettait en garde en 2018 contre une « conception « adéquationniste » […] qui consisterait à construire des cursus éducatifs strictement indexés aux besoins d’un bassin d’emplois – et qui formeraient aujourd’hui des personnes dont l’emploi pourra être automatisé à peine quelques années plus tard. » D’une manière ou d’une autre, l’école doit fournir des enseignements plus permanents.
Et si, pour préparer les étudiants à l’ère de l’IA, la question du temps libre devait, par exemple, être abordée par le système éducatif ? Dans son L’Éloge de l’Oisiveté (1935), Bertrand Russell insistait déjà sur cette éducation pour « développer des goûts qui puissent permettre à l’individu d’occuper ses loisirs intelligemment ». « Je ne pense pas principalement aux choses dites « pour intellos », ajoutait-il. « Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, etc. Cela tient au fait que leurs énergies actives sont complètement accaparées par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisirs, elles recommenceraient à goûter des plaisirs auxquels elles prenaient jadis une part active. » Et pour façonner cette « part active » dont parle Russell, quoi de mieux que d’apprendre la créativité à l’école ?

Plus encore que l’enseignement de ces qualités intrinsèquement humaines qui nous différencient de la machine (l’empathie, la créativité ou l’éthique), l’école du futur sera en mesure de répondre aux différences cognitives de chaque enfant grâce à l’IA. L’objectif sera de gommer les troubles ou les faiblesses d’apprentissage qui peuvent apparaître dès la petite enfance. En s’emparant de l’IA, l’éducation pourra prendre en compte chaque spécificité et s’adapter aux besoins de chaque enfant. L’essayiste Emmanuel Davidenkoff explique ainsi que demain, « les spécialistes des neurosciences devront être amenés à l’école car l’enseignant de 2050 sera essentiellement un « neuroculteur » » (6). Selon lui, « l’éducation fusionnera avec la médecine, les neurosciences absorberont l’école ». Ce point de vue est partagé par les Nations Unies, qui travaillent avec l’Association Internationale pour l’Education Cérébrale (IBREA) sur des méthodes pédagogiques permettant de progresser vers les Objectifs de Développement Durable. Leurs recherches ont montré que les outils numériques peuvent aider à identifier les troubles cognitifs liés à des facteurs de stress (comme la violence, la pauvreté ou un ménage instable) et ainsi à personnaliser le parcours d’apprentissage de chaque enfant. Ainsi, grâce à l’IA, l’école sera en mesure d’améliorer l’expérience d’apprentissage des enfants et de les préparer à une formation tout au long de la vie en réduisant les inégalités dès le début de leur parcours. 

Le “plein potentiel”, en tant qu’extension positive du plein-emploi, est davantage sous-tendu par la recherche du sens que celle d’un emploi, dépeignant ainsi une vision nouvelle et plus humaine du travail et de la société. Une utilisation féconde de l’IA dans les décennies à venir est à la fois possible et souhaitable. Il s’agit d’y voir l’opportunité de stimuler la créativité ou encore l’empathie, des qualités indispensables à la résolution des problèmes les plus difficiles auxquels la société est et sera confrontée. Cela représente l’occasion de réfléchir à un changement structurel, nécessaire pour atteindre une véritable harmonie. Nous avons le pouvoir d’utiliser l’intelligence artificielle pour le meilleur. Saisissons cette opportunité pour, enfin, mettre en œuvre une véritable stratégie du bonheur. Bienvenue dans l’ère du codev donc. 


Sources :

  1. Peter Fleming, “Mythology of Work: How Capitalism Persists Despite Itself”, 2015
  2. Thomas Malone, “Superminds”, 2018
  3. Scott McLeod et Karl Fisch, “Shift Happens”, 2007
  4. « Empathy in Artificial Intelligence », Jun Wu chez Forbes, 2019
  5. Cédric Villani, “AI For Humanity, l’intelligence artificielle au service de l’humain”, 2018
  6. « L’école de 2050 ne va plus gérer les savoirs, mais les cerveaux », Laurent Alexandre chez We Demain, 2015

Texte rédigé par Daria Mieszkielo, Pauline Maisonneuve, Marguerite Dubois et Malena Macassi, étudiantes au MSc Sustainability and Social Innovation à HEC Paris.

 

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