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Demain, vous serez des digital brand ninja guru storytellers

Les jobs à la cons. Les bullshit jobs. “C’est comme si quelqu’un s’amusait à inventer des emplois inutiles dans le but de nous garder tous occupés”.

C’est ainsi que David Graeber introduit son essai sur le sujet, qui fait suite à l’article éponyme, publié en 2013, et à l’origine d’un phénomène mondial. Il poursuit en précisant sa définition : “les jobs à la con consistent majoritairement ou intégralement dans des tâches que leur titulaire juge inutiles, superflues voire néfastes. Ils se caractérisent aussi par le fait que leur disparition ne ferait aucune différence”. Et, compteraient pour 40% des emplois au Royaume-Uni. Le constat, issu d’une intuition de ce professeur de la prestigieuse London School of Economics, s’accompagne d’analyses et de réflexions d’ordre économique, social et moral.
L’ouvrage est émaillé d’assertions chocs “en quoi tueur de la Mafia n’est pas un exemple de job à la con” (et coiffeur non plus), de parallèles qui font office de poil à gratter (la comparaison à de multiples reprises entre la productivité problématique des salariés passant leur temps sur les réseaux sociaux et le fonctionnement d’une usine soviétique), et d’analyses sur le rôle des dirigeants (politiques et économiques) dans le maintien d’un tel système.
David Graeber classe ainsi ces jobs à la con en cinq catégories : 

  • larbins : pour permettre à un autre de se sentir / paraître important
  • porte-flingues : ceux qu’une entreprise recrute parce que… les autres le font 
  • rafistoleurs : ceux dont la mission consiste à trouver une solution à un problème qui qui n’existe pas
  • cocheurs de case : leur raison d’être étant d’envoyer le signal qu’une organisation se saisit d’une question à la mode
  • petits-chefs : pour encadrer des salariés déjà autonomes.

Se reconnaîtra qui veut. David Graeber illustre volontiers son propos : avocats d’affaires, lobbyistes ou consultants ne sont jamais épargnés. Et au-delà des métiers en eux-même, ce sont les réunions inutiles, tâches administratives, reporting surdimensionné ou trop fréquent qui sont pointés du doigt.
Alors, quête de sens, réinvention du travail, et effets réseaux sociaux, la période, appelez-là crise ou été, est propice pour se pencher sur le phénomène. 

Bullshit jobs : quand les mots ont un sens (ou pas)

Rock your linkedin profile” est l’une des formations proposées par une célèbre école de commerce française, pour les juniors comme pour les “executive”. Signe parmi d’autres de l’inflation des intitulés de poste (dans les entreprises, comme sur les réseaux sociaux, et sans forcément d’équivalence). Dernier lu : Chief Covid Officer. Qui vient ringardiser le Chief Happiness Officer des années 2010.
Brand Ambassador, Digital evangelist, Data storyteller (poste ouvert trouvé sur linkedin), la liste est longue. La plateforme américaine Cleverism qui se targue de vous aider à trouver le poste de vos rêves, a identifié 23 titres pour le moins révélateurs de la tendance au marketing (personnel) sur le marché de l’emploi. On retiendra, pour la petite histoire le Sperm donor (freelance bien sûr) et la bibliothécaire de memes sur le réseau Tumblr.

C’est un peu la querelle médiévale des nominalistes et des réalistes qui refait surface : ces noms (et ces postes) sont-ils réels ou n’existent-ils que parce qu’on les a nommés ? Pour nourrir ce débat philosophique, l’exemple du growth hacking est éclairant. Fort à la mode dans les startups, le concept a été inventé par un directeur marketing qui souhaitait rendre son poste attrayant pour son successeur…

Bullshit jobs : la version travail du célèbre « crunch » France-Angleterre

À lire David Graeber, on croit déceler l’idée que les Anglo-saxons cherchent un sens intrinsèque à leur activité. Ce qui pourrait expliquer que le sentiment d’occuper un bullshit job anime 40% d’entre-eux. Là où les Français ne seraient que 18%. Et mettent davantage l’accent sur la question de la reconnaissance. Ainsi, selon l’Institut Jean-Jaurès, seuls 44% des actifs français jugent que leur travail est reconnu à sa juste valeur par leur entreprise ou la structure qui les emploie (donc 56% pensent qu’il ne l’est pas). En revanche, ils jugent, à 88% leur travail « utile à leur entreprise » et à 78% utile à la société et à la collectivité.

Comme si on retrouvait, au XXIe siècle, l’opposition célèbre de Max Weber (L’Ethique protestante ou l’esprit du capitalisme), entre pays de tradition protestante et pays de tradition catholique. Les Français distingueraient plus volontiers le sens que leur métier a pour eux (ou l’utilité) de celui qu’il a pour le reste de la société, là où les Anglo-saxons mêlent les deux. Weber parlait ainsi de Beruf (terme intraduisible littéralement car il renvoie à la fois au métier et à la vocation), dans une référence au concept Luthérien, pour entremêler des aspirations professionnelles (métier) et spirituelles (vocation).

Mais pour rester dans la métaphore sportive, dans ce crunch au bureau, le résultat est le même. Les salariés sont tous perdants au jeu des bullshit jobs.

Bullshit jobs : la voie ouverte vers l’entrepreneuriat ?

Dans un livre au titre choc, La fin du travail, qui en son heure a fait autant de buzz que celui de David Graeber, Jeremy Rifkin, dénonçait la polarisation entre une élite gestionnaire et des manipulateurs d’information surqualifiés et de l’autre, une majorité de travailleurs précaires et en appelait à une réinvention du travail autour d’un troisième secteur porteur de sens et de valeur. C’est ce que prône également, sous une forme proche, la sociologue Dominique Meda. Qui évoque, à travers la réinvention du travail le retour de la question du sens au travail, et une meilleure articulation entre valeur (comprendre utilité sociale, collective et individuelle) et rémunération. 

Au-delà de l’analyse académique, la question du bullshit job est appréhendée de manière très concrète par les salariés eux-mêmes. Qui se tournent de plus en plus vers la formation et vers l’entrepreneuriat, qui apparaît comme un moyen accessible de réconcilier travail (dont une majorité pensent qu’il est très important pour eux) et sens. David Graeber, toujours lui, en sortant de son rôle d’analyste, encourage également à la créativité des salariés pour trouver des formes de travail qui assouvissent l’envie d’épanouissement au travail. 

Selon un sondage (janvier 2020) d’Opinion Way, près d’un Français sur trois envisage un jour de reprendre ou créer une entreprise (dont 53% des 25-34 ans). Une envie motivée, selon un sondage plus ancien du même institut, mais une envie d’autonomie, de sens et de… gain financier. 

Et dans cette litanie de chiffres et d’analyses critiques sur le monde du travail, d’interrogation sur le sens de ce dernier, retenons une dernière donnée. Celle citée par l’Institut IFOP sur le bonheur et l’entreprise (2020) : pour 82% des sondés, l’entreprise est responsable du bonheur de ses salariés. Qui confirme le devoir le responsabilité, à l’heure de la raison d’être et de la loi PACTE. Et si on écrivait bullshit autrement et en français ?

  • B comme Bonheur
  • U comme Utilité
  • L comme Liberté
  • L comme Loyauté
  • S comme Sens
  • H comme Holistique
  • I comme Impact
  • T comme Travail.

Du bonheur au travail – et sans injonction, la boucle est bouclée.

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